Entretien avec Imam Cheikh Ely:  « …les mauritaniens ont bel et bien perpétué eux-mêmes la main mise de l’armée sur la vie politique du  pays en 2009. »

Imam Cheikh est journaliste. Expert en communication et en développement social, ce grand commis  de l’Etat a occupé  d’importantes fonctions  dans les sphères du pouvoir. Dans l’entretien qu’il a accordé à INITIATIVES NEWS, Imam Chaikh  se prononce sur  la Présidentielle de 2019 et des enjeux qu’elle représente pour la classe politique.

INITIATIVES NEWS : La Mauritanie va connaitre une élection présidentielle qui, pour la première fois, sera marquée par la sortie d’un président sur la base du respect de ses deux mandats légaux. Toutefois, c’est un général qui est pressenti pour briguer la magistrature suprême au nom du camp du pouvoir actuel. Cela ne donne-t-il pas l’impression que l’armée n’est pas prête à céder la direction du pays aux civils ?

IMAM CHEIKH ELY : Le pouvoir ne se cède pas. Il se conquiert ;   de préférence de manière légale et légitime. Les militaires l’ont conquis en Mauritanie à travers plusieurs  coups d’Etat successifs ; l’actuel président Mohamed Ould Abdel Aziz avait pris le pouvoir en 2008 suite à un coup d’Etat avant de démissionner de l’armée et de briguer les suffrages des mauritaniens qui lui ont accordé leur confiance en 2009 en l’élisant à près de 52%.

Quelque part, si l’on ne tient pas en considération les  thèses de fraude et  de non neutralité de l’administration  avancées à l’époque  par l’opposition, et qu’on veuille  inscrire cette victoire comme une continuation de la présence de l’armée  dans les rouages politiques, eh bien les mauritaniens ont bel et bien perpétué eux-mêmes la main mise de l’armée sur la vie politique du  pays en 2009. Vont-ils récidiver dix ans plus tard  en confiant la gestion du pays  à un autre général  muant en civil pour la circonstance ? Eh bien attendons  que les urnes nous l’infirment ou nous le confirment. Espérons aussi  que la transparence, l’égalité de chances entre tous les candidats, la neutralité de l’administration, la liste électorale  soient au rendez vous et que la CENI soit à la hauteur de sa tache. Voyez- vous ?

Quelle que soit notre position vis-à-vis de la situation actuelle, nous devons toujours rester lucides et  chercher à analyser les causes de la perpétuation de la prédominance de l’armée dans la vie politique.

La Mauritanie n’est pas le seul pays où l’armée joue un rôle  prédominant. Chaque  pays a ses réalités et sa propre stratégie de création des équilibres nécessaires entre l’armée et le civil pour la sauvegarde de la démocratie et des valeurs républicaines.

La capacité des mauritaniens à  se  libérer de cette prédominance et à retrouver cet équilibre résidera   dans  l’existence d’une société et  d’une opinion publique plus consciente, plus instruite, plus libre, plus au fait des principes démocratiques et des valeurs républicaines. Regardez vous-même  autour de vous et jugez….

Nous avons en Mauritanie, depuis 1986, franchi certaines étapes qui nous ont donné  la possibilité aujourd’hui de  remettre en question, de protester, de nous opposer, de critiquer, de marcher dans les rues, de nous exprimer dans une presse libre….Mais les demandeurs de changements, d’alternance, de partage du pouvoir, de contre pouvoir ont  simultanément l’impression de tourner en rond, de se cogner à chaque fois contre un récif, bref le mythe de Sisyphe…

« Coté opposition énormément de temps et d’efforts ont été perdus dans un combat sans fin  pour le leadership et le pouvoir  dont l’issue espérée  s’éloigne  à chaque fois comme un mirage anéantissant les utopies, disloquant les rangs et annihilant les acquis. »

Ce récif c’est celui de l’incapacité de notre élite et surtout de notre élite politique  à prendre ses responsabilités et à s’allier avec les masses populaires dans le cadre d’un long et fastidieux mouvement pour une prise de conscience collective et l’imposition de nouvelles règles du jeu et  de normes démocratiques et républicaines.

Coté opposition énormément de temps et d’efforts ont été perdus dans un combat sans fin  pour le leadership et le pouvoir  dont l’issue espérée  s’éloigne  à chaque fois comme un mirage anéantissant les utopies, disloquant les rangs et annihilant les acquis. L’incessante alternance d’actions et de réactions infructueuses qu’a connues l’opposition depuis l’existence de la démocratie en Mauritanie est à nos yeux la meilleure preuve.

Quant à ceux qui conquièrent le pouvoir,  ils sont habités par le sentiment de détenir la vérité, d’être la seule issue  pour le salut de la Mauritanie, et que la pérennité du pays est conditionnée par leur pérennité  ou celle  de leur mode de gouvernance. Ce cours historique erratique de l’évolution politique et sociale  ne peut être rectifié comme disait Durkheim,  « que si les  foyers de crises de la  République sont supprimés par une transformation sociale planifiée et par des réformes institutionnelles.

« Il est temps que s’instaure une conscience démocratique, la nécessaire solidarité sociale, et une morale individualiste. »

Il s’agit d’une part de ce que l’on désigne comme la question sociale ».En Mauritanie,  l’oppressante inégalité sociale dans l’économie doit être abolie en instituant la justice sociale dans les relations entre les entrepreneurs et les travailleurs, les riches et les pauvres en général ; et d’autre part une réforme de fond en comble du système éducatif, où l’enjeu est de stopper d’urgence le fossé grandissant entre une école pauvre et une école riche,  une école unissant les mauritaniens et une école identitaire et source  de divisions fatales, faire reculer l’influence conservatrice et trop opportuniste  de la tribu et  du clergé, les menaces du repli communautaire, de l’instinct grégaire,  la dépréciation de la vie politique par la prédominance grandissante de la ploutocratie et  du mercantilisme politique. Il est temps que s’instaure une conscience démocratique, la nécessaire solidarité sociale, et une morale individualiste.

Ce n’est qu’ainsi que l’unité organique de la société sera renforcée et que l’édification d’une morale nouvelle pourra progresser et qu’une république des valeurs  démocratiques et institutionnelle s’imposera. Ce jour là vous n’aurez plus à poser la question de savoir si les militaires vont céder le pouvoir ou non aux civils. Les événements iront d’eux-mêmes….

INITIATIVES NEWS : Pensez-vous que l’opposition dont certains des leaders sont constitutionnellement frappés par la limite d’âge, saura mettre en face d’Ould Ghazwani une personnalité charismatique capable de faire peser la balance en sa faveur ?

IMAM CHEIKH ELY : Telle que je vois la campagne avant la lettre pour le candidat  pressenti par le camp du pouvoir et dans la droite ligne  de ma première réponse je ne dirai pas que les  dés sont jetés mais que le système mis en place par le pouvoir et son rouleau compresseur se développent sans faire de concessions.

J’aurais personnellement imaginé une sorte de primaire au sein de l’Union Pour la République (UPR) pour mettre de la forme et de la civilité dans le choix de ce candidat. Cela crédibiliserait davantage sa candidature qui n’est pas démunie d’atouts et de dispositions positifs et éviterait les soubresauts au sein de la majorité actuelle.

L’homme est consensuel  au niveau de l’armée, pas  mis au ban par l’opinion critique, connu pour ses civilités,  académiquement bien formé,  homme orchestre de la sécurisation réussie de nos frontières et de la lutte contre le terrorisme dans la sous région, rôle qui lui a valu respect et considération  des partenaires sous régionaux, régionaux et occidentaux.

« J’aurais personnellement imaginé une sorte de primaire au sein de l’Union Pour la République (UPR) pour mettre de la forme et de la civilité dans le choix de ce candidat. »

Son silence  jusqu’à nos jours sur sa propre candidature et  sa mise à l’ombre voulue ou imposée sont porteuses de moult interrogations de  l’opinion publique d’autant plus que nous lisons dans la presse des  articles sur une éventuelle fronde  de personnalités  proches du président sortant et de l’entourage de ce dernier contre cette candidature. D’ailleurs cette atmosphère aurait pour conséquence que tout candidat de poids, de la majorité actuelle, qui oserait prendre un minimum de recul,  en se créant sa propre marge de manœuvre vis-à-vis du système, a toutes les chances de drainer  une certaine frange d’indécis et de mécontents dans ce camp.

D’aucuns ont  supputé  sur  la brèche que pourrait s’offrir l’ancien premier ministre Ould Mohamed Laghdaf qui, selon eux, serait une alternative à la main mise militaire et un retour des civils  en force dans la direction du pays. Haut cadre dont la compétence ne fait pas de doute, intellectuel confirmé, d’une amabilité envoutante,  qui a été  la cheville ouvrière des grandes réalisations engagées par Mohamed Ould Abdel Aziz,  l’homme  hésite à se démarquer, à se créer sa propre  vision, restant  à l’écoute( trop selon les observateurs)  de son ancien patron Mohamed Ould Abdel Aziz.

« L’opposition doit partir d’une analyse profonde du passé électoral  de la Mauritanie proche et lointain et  diagnostiquer les raisons de  ses différents échecs successifs dans les scrutins. »

Le paysage politique est fait de tel sorte que grosso modo,  vous, moi , lui ou elle savons ou pouvons imaginer, que, comme à l’accoutumée les plus grandes forces actives politiquement, détentrices des moyens  et des outils efficaces de campagne,   sont naturellement acquises au statu quo, à  la préservations des acquis et des privilèges, et à ce qu’on appelle la sauvegarde du système mis en place ces dix dernières années par le pouvoir sortant.

De manière générale, le ou les candidats  du pouvoir ont donc une longueur d’avance sur  ceux ou celui de l’opposition dégarnie financièrement et perdue dans ses contradictions secondaires.

Personnellement je  pense que l’opposition doit partir d’une analyse profonde du passé électoral  de la Mauritanie proche et lointain et  diagnostiquer les raisons de  ses différents échecs successifs dans les scrutins. J’ai personnellement  suivi  et observé minutieusement la scène politique depuis  les premières élections « libres » en 1992.

« l’opposition a souffert énormément de ses contradictions secondaires et  des coups de boutoir qui lui ont été assénés. »

Nous nous rappelons tous les excellents scores qui avaient été enregistrés par l’opposition cette année là et qui avaient poussé le pouvoir à la fraude massive, (K0BENY).   Plus tard en 2007, n’eut été le revirement d’un leader essentiel  de cette opposition, celle-ci aurait remporté les  élections.

A chaque fois le consensus de l’opposition s’était construit autour d’un leader charismatique en l’occurrence Ahmed Ould Daddah. Il est indéniable que  depuis lors le paysage politique a beaucoup changé, l’opposition a souffert énormément de ses contradictions secondaires et  des coups de boutoir qui lui ont été assénés.

C’est le moment aujourd’hui de ressouder les rangs, de dépasser ces contradictions et de travailler  autour d’une personnalité consensuelle. J’estime  qu’un candidat comme Sidi Mohamed Ould Boubacar appuyé par les grands  dirigeants de l’opposition et une  grande frange de l’électorat indécis et en rupture de ban avec la majorité, pourrait tenir la dragée haute aux candidats du pouvoir, l’idéal étant d’atteindre le deuxième tour et de restaurer l’équilibre d’antan entre les forces politiques du pays pour,  à défaut d’une alternance totale, contribuer à la préparation d’une alternance dans les esprits, une alternance dans le processus démocratique et une vision plus claire et plus engagée en vue des  futurs défis.

Sidi Mohamed Ould Boubacar est un haut commis de l’Etat  qui, en plus d’être  académiquement  et intellectuellement   l’une de nos exceptions nationales, a bénéficié  de  nominations comme  ministre des finances, Premier Ministre à deux reprises et enfin comme ambassadeur dans plusieurs pays, a accumulé une solide expérience d’homme d’Etat compétent, honnête, et modéré.

L’homme que je connais personnellement, pour avoir été son conseiller pendant la transition entre 2005 et 2006,  est d’une compétence certaine dans la gouvernance économique et politique, tout en étant capable de construire  un consensus national autour des grandes questions de l’heure. Il détient les  trois qualités essentielles d’un bon leader : une vision claire, la capacité d’influencer et de motiver, et de bonnes compétences en matière d’écoute et de communication.

INITIATIVES NEWS : On se rappelle que des députés de la majorité avaient entrepris des tractations pour que Mohamed Ould Abdel Aziz se porte candidat  pour un troisième mandat. Leur initiative avait été rejetée par certains de leurs collègues du même camp avant que ne tombe le communiqué de la présidence de la république mettant fin à cette tentative.  Ces députés n’étaient-ils pas dans une logique de conservation du pouvoir dont le but aurait été de barrer la route à Ould Ghazwani que d’aucuns pensent discrètement proches des islamistes ?

IMAM CHEIKH ELY : Vous savez  il y’a beaucoup de non dit autour de cette campagne des députés et de ses tenants et de ses aboutissants. Ne détenant pas  toutes les informations, je préfère garder  un peu de circonspection sur les intentions réelles des uns et des autres.

Lire aussi:

Décision de Mohamed Ould Abdel Aziz de ne pas briguer un troisième mandat : Sens, portée et défis

Le plus important à mes yeux est que la tentative de  contrecarrer la décision du président Aziz de ne pas se représenter a été tuée dans l’œuf. La constitution a été  protégée par ce même président Aziz  que ces députés et d’autres  individus dans l’ombre  ont voulu pousser à la violer. La sagesse a prédominé. Cette campagne était- elle destinée à barrer la route au général Gahzouany? Je ne peux vous répondre à ce sujet  mais  au vu de la succession des événements je tire comme conclusion que les auteurs éventuels de ce barrage ont échoué de manière cinglante et comme je vous l’ai dit attendons-nous à de changements notoires dans le futur. Le temps gérera les choses. 

INITIATIVES NEWS : Il est certain que la présidentielle de 2019 sera en amont comme en aval une autre occasion d’alliances et de contre alliances. Comment voyez-vous la configuration politique après Ould Abdel Aziz, sachant que de pointures comme Messaoud Ould Boulkheir, Boidiel Ould Houmeid sont dans des dispositions plutôt conciliantes avec le régime tandis que la radicalité est notée chez des acteurs politiques de la trempes d’Ahmed Ould Daddah, Mohamed Ould Maouloud, sans compter qu’une candidature comme celle de Biram Dah Abeid du Sawab et du mouvement IRA peut paraître déterminante ?

IMAM CHEIKH ELY :  Je réitère encore une fois que la Mauritanie d’avant 2019 ne sera plus celle d’après 2019 politiquement parlant. Tous ces leaders politiques que vous me citez et qui méritent notre respect pour les sacrifices qu’ils ont consentis pour leur pays doivent contribuer à l’édification de cette nouvelle Mauritanie.

Il est évident que, vu leur âge, pour certains parmi eux, l’érosion politique, la demande pressante et nécessaire d’une bonne relève, ils ne seront plus à mon avis les seuls acteurs  prédominants de l’opposition radicale comme conciliante. Cette relève est là qui attend et qui piaffe d’impatience.

« Concernant IRA et SAWAB, la question est de savoir si les deux alliés  pourront continuer leur lune de miel si les exigences  électorales  ne sont plus à l’ordre du jour. »

La sagesse voudra que ces grands leaders sachent que c’est par cette relève que les transformations tant espérées pourront être réalisées. Cette  transition demandera bien sur un passage du témoin  bien étudié ou l’expérience des uns restera à la disposition du dynamisme et de la détermination des autres. Il s’agira de travailler ensemble pour l’édification d’une nouvelle  vision politique. Il ne sera point  question d’une mise à la retraite, loin de là.

Le prochain quinquennat sera  une transition qui ne dit pas son nom. A moins d’un tsunami politique, le statu quo continuera, les mêmes alliances seront reconduites, car les  fondements de ces alliances et leur raison d’être ne changeront pas. Remarquez avec moi que l’on se dirige progressivement vers une phagocytose de certains partis satellites et conciliants  par l’UPR, c’est l’aboutissement logique des jeux de concessions, d’intérêts et de survie politique.

Concernant IRA et SAWAB, la question est de savoir si les deux alliés  pourront continuer leur lune de miel si les exigences  électorales  ne sont plus à l’ordre du jour. Les résultats qu’ils enregistreront lors de l’élection présidentielle de 2019 seront déterminants.

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