Par Ahmed Mohamed HamadaÉcrivain et analyste politique
À Nouakchott, on suivra sans doute avec attention la campagne électorale qui s’ouvre en Espagne. Non pas que les Mauritaniens aient vocation à arbitrer les rivalités politiques de Madrid, mais parce que ce qui se joue de l’autre côté du détroit concerne directement plusieurs dossiers devenus essentiels pour la Mauritanie : migration, sécurité, énergie et, plus largement, positionnement de l’Europe en Afrique de l’Ouest.
La décision de Pedro Sánchez de convoquer des élections législatives anticipées intervient dans un contexte politique espagnol particulièrement tendu. Pour le chef du gouvernement, le pari est risqué : retourner devant les électeurs pour tenter de sortir d’une configuration parlementaire devenue difficile à gérer et retrouver une capacité d’action politique plus solide.
Mais pour Nouakchott, l’essentiel est ailleurs. Qui que soient les vainqueurs du scrutin, l’Espagne aura toujours besoin de la Mauritanie.
C’est peut-être là que se trouve la principale évolution de la relation bilatérale.Pendant longtemps, les relations mauritano-espagnoles ont été largement perçues à travers le prisme de la proximité géographique, de la pêche et, plus récemment, de la migration.
Aujourd’hui, le rapport est devenu beaucoup plus large. La Mauritanie est progressivement entrée dans les calculs stratégiques de Madrid, mais aussi dans ceux de Bruxelles.
Une Mauritanie qui a changé de postureCette nouvelle réalité est aussi le résultat d’une évolution de la diplomatie mauritanienne.Ces dernières années, Nouakchott a progressivement abandonné une diplomatie essentiellement réactive pour privilégier une approche plus ouverte et plus équilibrée. Le pays a multiplié ses contacts, diversifié ses partenariats et veillé à maintenir un dialogue avec des capitales parfois engagées dans des rapports de force entre elles.
Avec l’Europe, le monde arabe, l’Afrique, le Maroc, l’Algérie, les pays du Golfe ou encore la Turquie, Nouakchott a cherché à éviter l’enfermement dans un seul camp.Cette politique n’est pas spectaculaire. Elle ne fait pas toujours les gros titres. Mais elle produit un effet important : elle donne à la Mauritanie davantage de marge de manœuvre.
Dans un Sahel où les alliances se recomposent rapidement, où les anciennes certitudes disparaissent et où les partenaires occidentaux cherchent de nouveaux points d’appui, la stabilité mauritanienne est devenue un atout diplomatique.La Mauritanie est ainsi progressivement passée du statut de pays que l’on regarde principalement pour sa position géographique à celui de partenaire avec lequel il faut compter.
C’est précisément ce capital qu’elle doit désormais savoir préserver.L’immigration, sujet explosif à MadridLe premier test sera probablement celui de l’immigration.
En Espagne, comme dans plusieurs pays européens, la question migratoire est devenue un sujet électoral. Elle touche à la sécurité, à l’emploi, aux politiques sociales, mais aussi aux débats identitaires qui traversent désormais une partie de la société espagnole. Dans ce contexte, la Mauritanie occupe une position particulière.
Les côtes mauritaniennes sont devenues un point stratégique sur les routes migratoires vers les Canaries. La coopération entre Nouakchott et Madrid s’est donc renforcée, avec un objectif partagé : empêcher que les réseaux de passeurs ne transforment les côtes ouest-africaines en plateforme permanente de départ vers l’Europe.
Mais cette coopération comporte un risque.Plus la pression politique augmente en Espagne, plus Madrid pourrait être tentée de demander davantage à ses partenaires africains.La Mauritanie devra alors éviter un piège : accepter la coopération sécuritaire, oui ; devenir le simple gendarme de l’Europe au Sahel, non.
La nuance est importante.Nouakchott peut défendre ses intérêts tout en restant un partenaire fiable. Elle peut coopérer sur la migration tout en exigeant que cette coopération soit accompagnée d’investissements, de création d’emplois, de formation et de possibilités de migration légale.Autrement dit, la question ne devrait pas être seulement : comment empêcher les départs ?Elle devrait aussi être : comment rendre le départ moins nécessaire ?
Le nouvel argument mauritanien : l’énergieC’est ici que le dossier énergétique prend toute son importance.Pendant des années, la Mauritanie a été perçue en Europe comme un pays situé à la périphérie des grands enjeux énergétiques.
Cette perception est en train de changer.Le gaz, les énergies renouvelables et surtout le potentiel de l’hydrogène vert donnent à la Mauritanie une nouvelle dimension stratégique.
Pour l’Espagne, qui cherche à consolider sa place dans la future architecture énergétique européenne, la Mauritanie peut devenir davantage qu’un partenaire sécuritaire.Elle peut devenir un partenaire énergétique.
Et cette évolution change la nature même du rapport de force.Plus la Mauritanie sera capable de valoriser ses ressources, d’attirer les investissements et de développer des infrastructures, plus elle pourra négocier avec ses partenaires européens à partir d’une logique de réciprocité.
C’est probablement l’un des grands défis de la prochaine décennie : ne pas seulement exporter des ressources, mais utiliser ces ressources pour transformer l’économie nationale.La sécurité, autre point de convergenceIl y a enfin la question sécuritaire.
Dans un Sahel marqué par les coups d’État, le terrorisme, les trafics et le recul de plusieurs partenaires occidentaux traditionnels, la Mauritanie apparaît comme une exception.
Son armée a consolidé son dispositif sécuritaire et le pays a réussi, jusqu’ici, à préserver sa stabilité malgré la proximité de zones parmi les plus fragiles du continent.Pour Madrid, cette stabilité compte.
L’Espagne ne regarde pas le Sahel comme une région lointaine. Les routes migratoires, les trafics et les menaces sécuritaires peuvent rapidement avoir des conséquences sur son propre territoire.La stabilité mauritanienne devient donc aussi, indirectement, une question de sécurité espagnole. Et si la droite arrivait au pouvoir ?C’est l’une des grandes inconnues du prochain scrutin.
Une éventuelle alternance pourrait modifier le ton de Madrid. Une majorité plus à droite pourrait durcir le discours sur l’immigration et renforcer la dimension sécuritaire de la coopération avec les pays africains.
Mais il serait prématuré d’en conclure que les relations avec Nouakchott seraient remises en cause.Les gouvernements passent. Les intérêts stratégiques restent.
Qu’il s’agisse de migration, de sécurité, d’énergie ou de stabilité régionale, les réalités géographiques continueront de s’imposer aux responsables politiques espagnols.
Nouakchott face à un nouveau testPour la Mauritanie, l’élection espagnole est donc moins une menace qu’un nouveau test diplomatique.
Elle offre à Nouakchott l’occasion de mesurer les résultats d’une politique étrangère qui, ces dernières années, a cherché à diversifier les partenaires et à sortir des logiques d’alignement.
La priorité devrait désormais être claire : faire de la relation avec Madrid une relation de partenariat, et non de dépendance.L’Espagne a besoin de la Mauritanie pour gérer certains de ses défis.
La Mauritanie, elle, a besoin de l’Espagne pour accéder à l’Europe, attirer les investissements et renforcer ses partenariats économiques et énergétiques.Cette interdépendance peut devenir une force, à condition qu’elle soit assumée comme telle.À Nouakchott, il faudra donc suivre la campagne espagnole avec attention, mais sans anxiété.
Car la véritable question n’est pas de savoir qui remportera les élections du 29 novembre.
Elle est de savoir si la Mauritanie saura transformer sa nouvelle importance stratégique en influence diplomatique, en investissements et en bénéfices concrets pour son économie et sa population.
C’est probablement là que se jouera la prochaine étape de la relation mauritano-espagnole.Et, au fond, une règle simple demeure : les gouvernements changent, les intérêts demeurent.
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