Mauritanie : le dialogue national à l’épreuve des langues

La liberté de choisir sa langue n’est pas un luxe identitaire. C’est la condition d’une citoyenneté pleine. Elle est aujourd’hui au cœur des discussions sur l’avenir du pays.

Par Scheine*

Une question qui revient toujours

S.A Scheine, Journaliste & écrivain

Il est des débats que l’on croit clos et qui reviennent, tenaces, à chaque moment où la nation se regarde dans le miroir. La question des langues en Mauritanie est de ceux-là. Dans l’ordre du jour du dialogue national promis par le chef de l’État, elle côtoie l’unité nationale, le passif humanitaire, la gouvernance et les enjeux économiques. La feuille de route signée en juillet 2026 la range explicitement parmi les grands thèmes des futures assises.

Ce dialogue a pourtant avancé par à-coups. Annoncé fin 2024, le président Ghazouani avait appelé à un dialogue politique national pour renforcer la cohésion sociale et consolider la démocratie. Il a connu des mois d’enlisement, notamment autour de la question des mandats présidentiels, que son coordinateur, Moussa Fall, cherchait à débloquer lors des réunions d’avril 2026. Dès l’origine, les analystes avaient prévenu que les positions étaient profondément opposées sur des sujets sensibles comme les langues nationales, la discrimination raciale, le passif humanitaire et l’esclavage.

Un pays, quatre langues, un statut inégal

Le droit en vigueur repose sur un compromis ancien et fragile. L’arabe est la langue officielle. L’arabe, le pulaar, le soninké et le wolof sont reconnus comme langues nationales. Le français, héritage colonial, n’a aucun statut constitutionnel mais demeure la langue de travail d’une part importante de l’administration, de l’économie et de l’enseignement supérieur. Le hassaniya, dialecte arabe parlé par la majorité de la population, circule partout sans être consacré en tant que tel.

Cette hiérarchie a une histoire douloureuse. Les tensions scolaires de 1966, l’arabisation de l’enseignement à partir de la fin des années 1970 et les crises des années 1980 ont fait de la langue un marqueur de ligne de fracture : entre communautés arabophones et négro-mauritaniennes, mais aussi entre générations formées en arabe et en français. Chaque réforme éducative ravive ces mémoires, d’autant que l’école est le lieu où se joue la transmission linguistique.

Ces réformes successives, menées au gré des rapports de force plus que d’une vision partagée, ont eu un prix qu’on mesure mal : celui de plusieurs générations d’élèves. Passer d’un système à l’autre, changer de langue d’enseignement, de programmes et de filières, parfois en cours de scolarité, c’est avoir formé des cohortes entières à l’aise dans aucune langue, éloignées de l’emploi et privées des repères qu’une école stable aurait dû leur offrir. Ces jeunes n’ont pas choisi ces expériences, ils les ont subies. Aucune réforme n’a été assez consensuelle pour durer, et l’instabilité elle-même est devenue le principal héritage.

Le cœur de l’argument : la langue comme liberté

Le Président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouan (à dr.)i et le coordinateur du dialogue national, M. Moussa Fall (Source AMI, août 2025

Le premier argument est celui de la dignité.
Une langue n’est pas seulement un outil de communication. C’est le lieu où l’on pense, où l’on aime, où l’on se souvient. Reconnaître aux locuteurs du pulaar, du soninké ou du wolof le droit de l’utiliser dans l’espace public, à l’école, devant l’administration et la justice, ce n’est pas une faveur. C’est la reconnaissance qu’ils sont des citoyens à part entière, et non des hôtes tolérés.

Le deuxième argument est pédagogique.
Les travaux menés sur l’enseignement dans de nombreux pays montrent qu’un enfant apprend plus sûrement à lire et à raisonner dans la langue qu’il parle à la maison, avant d’aborder des langues secondes. Dans un pays où les difficultés scolaires pèsent lourdement sur l’avenir de la jeunesse, ignorer ce constat a un coût social réel.

Le troisième argument est politique.
Un État qui impose une langue unique prend le risque d’alimenter ce qu’il prétend combattre : le sentiment d’exclusion. À l’inverse, la reconnaissance d’un pluralisme linguistique encadré a souvent servi de ciment dans des sociétés plurielles. Ce n’est pas un hasard si plusieurs formations d’opposition en font une condition de leur participation. La coalition C.A.D. 2029 a ainsi placé le statut des langues parmi les dossiers prioritaires qu’elle veut voir traités, aux côtés du passif humanitaire, des séquelles de l’esclavage, des discriminations et de la question foncière. Le parti Alliance pour la justice et la démocratie réclame de son côté l’officialisation des langues nationales.

Les objections, qu’il faut entendre

Le débat serait biaisé s’il ignorait la position adverse, qui n’a rien de caricatural. Ses défenseurs rappellent que l’arabe est la langue du Coran, de la culture, de l’histoire et de l’identité de la majorité des Mauritaniens, et que sa place constitutionnelle est le fruit de luttes réelles contre l’effacement culturel hérité de la colonisation. Ils soulignent que l’arabe est aussi un lien avec le monde arabo-musulman et un facteur de cohésion.

Ils avancent également des arguments pratiques. Multiplier les langues officielles a un coût budgétaire, exige de former des enseignants, de produire des manuels et d’équiper l’administration, dans un pays aux ressources limitées. Ils craignent enfin qu’une réforme mal calibrée affaiblisse l’unité nationale au lieu de la renforcer, ou qu’elle fragilise un système éducatif déjà éprouvé.

Sortir de l’alternative stérile

Entre l’uniformité et la dispersion, une voie existe. Elle repose sur une distinction que les juristes connaissent bien : celle entre la langue officielle, qui assure l’unité de l’État, et le droit de chacun d’utiliser sa langue sans pénalisation. Garantir ce droit n’oblige pas à tout traduire partout. Cela peut passer par une introduction progressive des langues nationales à l’école primaire, par un accès à l’information publique et à l’état civil dans plusieurs langues, ou par l’utilisation des langues maternelles dans l’audiovisuel public. L’Académie des langues nationales, créée par la révision constitutionnelle de 2017, peut en être l’instrument, à condition de disposer de moyens et d’une réelle autorité.

Le calendrier presse.

Les réserves de l’opposition ont accompagné la signature de la feuille de route, certains acteurs ne croyant pas aux vertus du dialogue. L’automne a vu se succéder les prises de position, de la visite à Nouakchott de l’envoyé spécial des Nations unies pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel, reçu par le président de la Commission de pilotage du dialogue, jusqu’aux déclarations de partis de la majorité, comme HATEM, qui a réitéré son engagement et appelé à associer toutes les composantes de la majorité présidentielle. Le risque est de voir le sujet des langues relégué derrière les enjeux institutionnels, comme si l’on pouvait bâtir la cohésion sans s’accorder sur la manière dont on se parle.

Un dialogue qui éluderait la question linguistique se condamnerait à reproduire les malentendus qu’il prétend dissiper. À l’inverse, un dialogue qui en ferait un champ de bataille identitaire manquerait l’essentiel : la langue est d’abord ce qui permet de se comprendre.

Il faut cesser de réformer par à-coups. L’enjeu n’est plus de remporter une manche, mais de trouver enfin une solution durable et définitive, c’est-à-dire un compromis qui ne soit remis en cause à chaque alternance. Cela suppose que toutes les composantes de la nation participent à l’élaboration de ce compromis : partis de la majorité et de l’opposition, société civile, enseignants, parents, communautés arabophones et négro-mauritaniennes, jeunesse. Une règle imposée par un camp sera toujours contestée par l’autre. Une règle construite ensemble a une chance de survivre à ceux qui l’ont écrite.

Dire à chaque Mauritanien qu’il est libre de décider dans quelle langue il veut parler, tout en préservant un socle commun, est peut-être la plus simple des garanties démocratiques. C’est aussi l’une des plus exigeantes.

*S.A Scheine est un journaliste mauritanien. Formé en Russie, il vit en France . Essayiste et romancier, il est l’auteur de « Au Crépuscule des Traditions » et de « Poèmes du Méhariste »

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