Déclaration de politique générale du gouvernement : entre les mesures qui méritent d’être saluées et celles qui appellent un réexamen

J’ai suivi, comme beaucoup de Mauritaniens, la présentation de la déclaration de politique générale du gouvernement par le Premier ministre, Mokhtar Ould Djay, devant l’Assemblée nationale, le 7 novembre 2026. Plusieurs orientations exposées à cette occasion ont retenu mon attention et me semblent mériter d’être saluées. Non par complaisance à l’égard du gouvernement ni pour défendre systématiquement ses choix, mais parce qu’elles touchent à des préoccupations réelles auxquelles les citoyens mauritaniens attendent des réponses depuis des années. D’autres aspects, en revanche, appellent des observations et un examen plus approfondi, car l’annonce d’intentions, aussi louables soient-elles, ne saurait tenir lieu de résultats.

Je considère que tout citoyen, et plus encore toute personne qui s’intéresse à la chose publique, doit pouvoir apprécier ce type de discours sans se laisser enfermer dans des réflexes d’alignement politique. Tout ce qui vient du gouvernement ne mérite pas d’être rejeté au seul motif qu’il en émane, pas plus que toute annonce gouvernementale ne doit être considérée comme pertinente avant même que ses effets ne soient visibles sur le terrain.

Le pouvoir d’achat et la lutte contre la vie chère : des mesures nécessaires, mais insuffisantes

L’un des aspects qui a particulièrement retenu mon attention concerne le pouvoir d’achat. Il ne s’agit pas d’une question secondaire : la cherté de la vie figure aujourd’hui parmi les principales préoccupations des familles mauritaniennes, confrontées à la hausse des prix des produits de première nécessité et à l’alourdissement des dépenses quotidiennes. À ce titre, les mesures annoncées par le Premier ministre, qu’il s’agisse de la révision du mécanisme de fixation des prix des hydrocarbures, de l’élargissement du dispositif d’encadrement des prix ou de l’allègement des factures d’eau et d’électricité pour les ménages à faibles revenus, méritent d’être soutenues dans leur principe.

Je pense toutefois que la lutte contre la vie chère ne doit pas se limiter à en atténuer les conséquences. Le problème est plus profond. Notre pays dépend largement des importations et demeure insuffisamment productif dans plusieurs secteurs essentiels. Tant que cette situation perdurera, nous resterons exposés aux fluctuations des marchés extérieurs et condamnés à retrouver, à intervalles réguliers, les mêmes difficultés. Il est donc indispensable d’accompagner les mesures de protection des consommateurs par une politique résolue de développement de l’agriculture, de l’élevage et de la production industrielle locale, tout en renforçant le contrôle des marchés afin de lutter efficacement contre les pratiques monopolistiques et la spéculation.

Développement régional : privilégier des politiques adaptées aux réalités locales

Un autre point mérite, à mes yeux, une attention particulière : la volonté affichée de promouvoir le développement des wilayas de l’intérieur. Les disparités entre Nouakchott et les autres régions du pays constituent depuis longtemps l’une des manifestations les plus visibles des déséquilibres de notre modèle de développement. Il n’est plus acceptable que certaines villes et régions continuent de manquer de services essentiels, tandis que les investissements et les opportunités économiques se concentrent davantage dans les grands centres urbains.

Cependant, le développement régional ne saurait se résumer à une répartition géographique de projets. Chaque wilaya possède ses propres caractéristiques, ses ressources et ses potentialités. Il serait donc erroné d’appliquer une même approche à l’Adrar, à l’Inchiri, au Tiris Zemmour, aux deux Hodhs ou au Trarza. Chaque territoire a besoin d’un projet adapté à ses spécificités, capable de valoriser ses ressources, de stimuler l’activité économique et de créer des emplois.

À cet égard, j’estime que la réussite de cette orientation passe nécessairement par une plus grande implication des élus, des acteurs locaux et du secteur privé dans la définition des priorités et le suivi des projets. Les décisions de développement ne peuvent durablement rester éloignées des populations auxquelles elles sont destinées.

Vision nationale à l’horizon 2060 : construire un projet collectif et durable

L’annonce de l’élaboration d’une vision nationale à l’horizon 2060 constitue également une initiative que je considère particulièrement digne d’intérêt. La Mauritanie a besoin de penser son avenir au-delà des échéances des mandats gouvernementaux et de se doter de choix stratégiques qui ne changent pas au gré des gouvernements et des responsables. Notre pays a, à plusieurs reprises, payé le prix de l’absence de continuité, lorsque des projets ont été interrompus, des priorités abandonnées ou des programmes remis en cause alors qu’ils auraient dû être poursuivis.

Mais cette vision ne saurait avoir une véritable portée si elle reste un document élaboré dans les seuls bureaux de l’administration. Elle doit devenir un projet national auquel participeront les partis politiques, les experts, les universités, le secteur privé, la société civile, les jeunes et les représentants des différentes régions. Elle devra également définir clairement les ambitions du pays dans les domaines de l’éducation, de la santé, de l’économie, de l’énergie, de l’industrie, de l’agriculture et de la justice sociale, tout en précisant les moyens d’y parvenir, les responsabilités de chacun et les mécanismes d’évaluation des résultats.

Réforme de l’administration et lutte contre la corruption : passer des principes aux actes

Le Premier ministre a également évoqué la réforme de l’administration et la nécessité de fonder les nominations administratives sur la compétence, l’expérience et le mérite. Il s’agit là d’un enjeu majeur. L’administration est le visage de l’État auprès du citoyen et l’instrument par lequel les politiques publiques prennent forme. On ne peut raisonnablement espérer une véritable réforme économique et sociale sans une administration efficace, respectueuse de la loi, capable de fournir les services dans les délais et de placer l’intérêt du citoyen au-dessus des considérations personnelles et des pratiques de favoritisme.

Toutefois, la promotion de la compétence doit se traduire dans les faits. Les citoyens veulent voir le mérite devenir un véritable critère de nomination et de promotion. Ils veulent pouvoir accéder aux services administratifs sans devoir compter sur une connaissance personnelle ou une intervention extérieure. De même, la lutte contre la corruption ne peut rester une simple formule : elle exige des mécanismes de contrôle rigoureux, la transparence dans les marchés publics et la mise en cause effective de toute responsabilité en cas de manquement.

Je considère également que les orientations annoncées en matière d’hygiène urbaine, de collecte et de traitement des déchets méritent d’être encouragées. Nous avons connu, dans nos villes, plusieurs campagnes de nettoyage qui, bien souvent, perdent rapidement leurs effets. Le problème ne réside pas tant dans l’absence de campagnes ponctuelles que dans le manque d’un système permanent, organisé et doté de responsabilités clairement définies. Les villes ne se maintiennent pas propres à coups d’opérations occasionnelles, mais grâce à une planification rigoureuse, à des moyens adaptés et à un contrôle régulier des organismes chargés de leur gestion. Toute volonté de s’attaquer durablement à cette question mérite donc d’être soutenue, à condition que ses résultats deviennent visibles dans les rues de Nouakchott, de Nouadhibou et des autres villes du pays.

Croissance économique et conditions de vie : mesurer les résultats à l’aune du quotidien

Ces éléments positifs ne doivent cependant pas nous dispenser de soulever d’autres questions essentielles.

Lorsque le gouvernement met en avant la croissance économique et l’amélioration de certains indicateurs financiers, une interrogation demeure au cœur des préoccupations des citoyens : qu’est-ce qui a réellement changé dans leur quotidien ? Leurs revenus se sont-ils améliorés ? Les services de santé sont-ils devenus plus accessibles ? Leurs enfants bénéficient-ils d’une meilleure éducation ? Le coût de la vie a-t-il effectivement diminué ?

C’est à l’aune de ces questions que les politiques publiques doivent être évaluées. Les indicateurs économiques sont importants, personne ne le conteste, mais ils ne prennent tout leur sens que lorsqu’ils se traduisent par une amélioration concrète des conditions de vie. Il est parfaitement possible qu’un indicateur économique s’améliore alors que des familles continuent de rencontrer des difficultés pour satisfaire leurs besoins essentiels. Il est donc indispensable de mettre les chiffres de la croissance en relation avec les indicateurs de pauvreté, d’emploi, de revenus et de qualité des services publics.

La même exigence s’impose en matière de développement régional. Nous ne voulons pas seulement voir se multiplier les infrastructures et les équipements, même si leur réalisation est nécessaire. Nous voulons surtout voir émerger une activité économique plus dynamique, des petites et moyennes entreprises, des produits locaux mieux valorisés et des jeunes qui trouvent des perspectives professionnelles dans leurs propres régions. Un développement qui ne génère ni revenus ni emplois pour les populations concernées demeure limité dans ses effets, quelle que soit l’importance des infrastructures réalisées.

Éducation et santé : investir davantage dans le capital humain

L’éducation et la santé méritent, elles aussi, une place beaucoup plus importante dans toute réflexion sérieuse sur l’avenir du pays. Il ne peut y avoir de développement véritable sans une amélioration de la qualité de l’enseignement, une revalorisation de la formation professionnelle, une école qui remplisse pleinement sa mission et un système de santé auquel les citoyens puissent faire confiance, qu’ils vivent à Nouakchott ou dans une ville de l’intérieur. L’élargissement de la couverture de l’assurance maladie est une avancée importante, mais les citoyens ont également besoin de médecins, d’équipements, de médicaments et de soins de qualité lorsqu’ils se rendent dans un établissement de santé.

Il convient de rappeler que la réforme de l’éducation et de la santé ne relève pas de simples ajustements sectoriels. Elle constitue un investissement dans l’avenir du pays tout entier. Un État qui n’investit pas suffisamment dans son capital humain aura nécessairement du mal à valoriser ses ressources naturelles et à les transformer en développement durable.

Parlement et suivi des engagements : garantir la redevabilité de l’action gouvernementale

Enfin, aucune réflexion sur la mise en œuvre du programme gouvernemental ne saurait faire l’économie du rôle du Parlement. L’Assemblée nationale ne doit pas être seulement une tribune où le gouvernement présente son bilan et ses projets. Elle est avant tout une institution constitutionnelle chargée de contrôler l’action de l’exécutif, de demander des explications, d’exiger des données précises et de suivre l’exécution des engagements annoncés. Le contrôle parlementaire ne constitue pas une confrontation systématique avec le gouvernement ; il participe au contraire à la bonne gestion des affaires publiques et sert également les intérêts de l’exécutif.

Ce que je souhaite, c’est que le débat autour de cette déclaration ne s’achève pas avec son adoption ou les appréciations favorables qu’elle aura suscitées. Il faut désormais passer au suivi des engagements : que sera-t-il réalisé ? Dans quels délais ? Avec quels financements ? Sous la responsabilité de quelles institutions ? Et selon quels critères les citoyens pourront-ils constater que les promesses ont été tenues ?

Ce sont ces éléments concrets qui donneront toute sa valeur à la déclaration et permettront, en définitive, de mesurer la capacité du gouvernement à respecter ses engagements.

Pour une culture politique fondée sur l’évaluation et l’intérêt national

À mon sens, ce discours comporte des orientations qui méritent d’être soutenues et d’autres qui nécessitent davantage de précisions et d’approfondissement. Il n’y a là aucune contradiction. Nous avons le droit de saluer ce qui nous paraît positif et de formuler des réserves sur ce qui appelle des corrections, sans transformer le débat en affrontement politique ou en exercice de complaisance.

Il est temps de dépasser cette conception réductrice qui consiste à répartir les positions entre ceux qui approuvent tout et ceux qui rejettent tout. L’intérêt national est bien plus important que ces classifications étroites. Tout ce qui sert la Mauritanie mérite notre soutien ; tout ce qui lui porte préjudice ou entrave les intérêts de ses citoyens doit pouvoir être critiqué, quelle qu’en soit l’origine.

La Mauritanie a aujourd’hui besoin d’une culture politique différente, fondée sur la qualité des programmes et la capacité à agir plutôt que sur l’échange d’accusations. Un gouvernement qui met en œuvre ses engagements et assume ses responsabilités, une opposition qui contrôle et propose, un Parlement qui exerce pleinement ses prérogatives, une administration au service des citoyens et une opinion publique attentive, capable d’évaluer et de demander des comptes.

En définitive, je ne pense pas que les citoyens retiendront tous les propos prononcés dans l’hémicycle. Ils se souviendront bien davantage de savoir si les prix se sont stabilisés, si les services publics se sont améliorés, si le développement a atteint leurs villes et si leurs enfants disposent de meilleures perspectives dans leur propre pays.

La Mauritanie n’a pas seulement besoin d’une vision de ce qu’elle sera en 2060. Elle a aussi besoin que ses citoyens puissent constater, dès aujourd’hui, que l’avenir qui leur est promis commence à prendre forme dans leur réalité quotidienne.

Ahmed Mohamed Hamada
Écrivain et analyste politique mauritanien

Loading

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *