ÉDITORIAL : Le bilan Diay : des chiffres qui rassurent, des questions qui demeurent

Le Premier ministre El Moctar Ould Diay a présenté samedi un bilan 2019-2026 massif, chiffré, volontairement impressionnant. 7.600 salles de classe, 784 km de routes, 1.340 puits, 400 villages électrifiés, dette extérieure sous les 40% du PIB, croissance maintenue au-dessus de 4%.

Sur le papier, c’est le plus grand programme d’investissement de l’histoire du pays. Et c’est incontestable : l’Etat a construit. Mais en lisant entre les chiffres et en regardant la réalité en face, on voit qu’on est encore très loin du compte.

J’ai entamé l’écriture de cet édito aujourd’hui à midi après 12 heures d’attente pour le retour de l’électricité, un fait anodin qui en dit long sur les souffrances du citoyen mauritanien au quotidien.

Problème de l’eau, de l’électricité, de santé, d’éducation, de cherté de la vie, d’insécurité urbaine, bref d’un accès plus que mitigé aux services sociaux de base.

La quantité contre la qualité.

Construire 7.600 classes est une performance. Mais combien sont dotées d’enseignants formés, de tables-bancs, de cantines fonctionnelles ? Le Premier ministre lui-même annonce 6 internats opérationnels seulement pour tout le secondaire. Le doublement de la capacité universitaire sans réforme de l’employabilité explique en partie le chômage des jeunes diplômés. L’accès s’est élargi, la qualité reste le chantier.

Même constat pour la santé. 2 hôpitaux régionaux construits en 7 ans, 5 encore en cours, quand Nouakchott Sud à elle seule réclame un rapprochement des structures. Le chiffre de 1,4 million d’assurés est une avancée sociale majeure, mais les Mauritaniens jugent le système à l’aune d’une réalité : la disponibilité d’un spécialiste, d’un scanner qui marche, d’une ambulance.

Le paradoxe du pouvoir d’achat

Le gouvernement se félicite à juste titre d’avoir maintenu la croissance à 4% malgré les crises et ramené la dette à moins de 40% du PIB. C’est une performance de résilience rare dans la sous-région. Mais cette rigueur a un coût social que le discours reconnaît implicitement en faisant du pouvoir d’achat la priorité n°1 pour la prochaine étape. Si les transferts monétaires à 350.000 familles et les 80 milliards de subventions aux hydrocarbures/électricité ont amorti le choc, l’inflation importée a érodé les salaires. Doubler les crédits de salaires entre 2019 et 2026, c’est aussi reconnaître que l’Etat reste le premier employeur et que le privé peine à prendre le relais. L’annonce de plafonner les prix, y compris la viande, et de réviser le mécanisme des hydrocarbures est populaire et nécessaire. Reste à voir comment elle sera financée sans creuser de nouveau le déficit et sans créer des pénuries.

Le grand angle mort : l’exécution

Le bilan mélange habilement le réalisé, le « en cours » et les «préparatifs en cours ». 1.431 km de routes en travaux, ligne haute tension Nouakchott-Néma financée mais non construite, autoroute Nouakchott-Boutilimit en négociation PPP, assainissement de Nouakchott en préparatifs, port en eau profonde de Nouadhibou au futur lancement. C’est le syndrome mauritanien bien connu : les annonces avancent plus vite que les chantiers.

La crédibilité de la Vision 2060, idée excellente et indispensable pour sortir de la gestion à court terme, dépendra entièrement de la correction de ce défaut d’exécution que le Premier ministre lui-même a promis d’améliorer.

Le courage politique qui manque

Le discours fait de « Mon ambition pour la patrie » l’unique référence. C’est politiquement cohérent, mais il évite deux débats de fond : La diversification réelle : où en est le contenu local des industries extractives ? Le programme intégré pour l’intérieur est annoncé, mais on attend toujours les plans d’urbanisme et la réforme de la gestion de la propreté, alors même que le Président vient de reconnaître l’échec relatif du contrat avec la société étrangère. La gouvernance  avec la lutte contre la corruption et la réforme de l’administration avec critères transparents et IA sont citées, sans bilan précis ni indicateurs. C’est pourtant le nerf de la guerre pour que les 80 milliards de subventions arrivent vraiment aux ménages vulnérables.

En dernière analyse, on peut dire que le gouvernement Diay a le mérite d’avoir investi quand beaucoup de pays se sont contentés de gérer la crise. Les infrastructures sont là, ou en route même si leur qualité est toujours pointée du doigt. La prochaine étape ne sera plus jugée sur des kilomètres de routes annoncés, mais sur trois choses très concrètes pour un habitant de Nouakchott et du reste du pays.

Est-ce que l’eau coule, est-ce que l’école de mon quartier dispose d’enseignants, et est-ce que le prix de la viande, du transport et des produits de base a vraiment baissé.

C’est le passage de la politique des chantiers à la politique des résultats. C’est plus difficile, moins photographiable, mais c’est ce qui fera la différence entre un bilan comptable et un bilan historique.

Bakari Gueye

Loading

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *