Le rejet, le mardi 3 novembre 2026, par l’Assemblée nationale sénégalaise du projet de loi de finances rectificative ne saurait être réduit à un simple échec dans l’adoption d’un texte budgétaire ou à un désaccord sur les chiffres des dépenses et des recettes. Le vote, qui s’est soldé par 109 voix contre, 20 voix pour et trois abstentions, sur les 132 députés présents, révèle une crise politique bien plus profonde. Il met en lumière les fractures qui traversent désormais les institutions du pouvoir à Dakar.
Par Ahmed Mohamed Hamada*

Le Sénégal se trouve ainsi confronté à une équation particulièrement complexe, où les calculs politiques se mêlent aux contraintes d’une crise financière aiguë. Cette situation intervient au moment même où le pays doit impérativement restaurer la confiance des institutions financières internationales et de ses créanciers, notamment celle du Fonds monétaire international. Dans ce contexte, le budget est devenu l’un des principaux terrains d’affrontement entre deux anciens alliés que l’exercice du pouvoir a progressivement éloignés.
Le rejet du projet n’était pourtant pas totalement inattendu. Il avait été précédé par deux avis défavorables de la commission des Finances, avant que le gouvernement ne lui renvoie le texte pour un nouvel examen, sans parvenir à faire évoluer sa position. Le Premier ministre, Ahmad Al-Amine Lo, avait défendu le projet, précisant qu’il prévoyait une réduction d’environ 555 milliards de francs CFA des crédits consacrés à l’investissement. Il avait également affirmé que son gouvernement ne renoncerait pas à ses choix en matière de dépenses, allant jusqu’à évoquer le recours à des « options constitutionnelles » en cas d’échec des négociations.
De son côté, le parti PASTEF, qui dispose d’une majorité confortable au Parlement, a tenu à présenter sa position comme une contestation de la répartition des crédits plutôt que comme un refus de principe de la révision budgétaire. Pour ses responsables, la réduction de l’investissement public et des dépenses sociales risque d’avoir des conséquences directes sur les citoyens. La consolidation des finances publiques ne devrait donc pas, selon eux, se faire au détriment des priorités sociales et du développement.
Toutefois, une lecture strictement financière de cet épisode ne permettrait pas d’en saisir véritablement les ressorts. La crise actuelle constitue, dans une large mesure, le prolongement des tensions apparues en mai 2026, lorsque le président Bassirou Diomaye Faye a décidé de mettre fin aux fonctions de son allié Ousmane Sonko à la tête du gouvernement, avant de nommer l’économiste Ahmad Al-Amine Lo au poste de Premier ministre. Cette décision a marqué un tournant dans les relations entre les deux hommes, qui étaient arrivés au pouvoir dans le cadre d’une alliance politique et populaire dont la cohésion semblait, à ses débuts, particulièrement solide.
Aujourd’hui, Ousmane Sonko préside l’Assemblée nationale et dirige un parti disposant d’une majorité confortable en son sein, tandis que le président exerce ses prérogatives à travers un gouvernement qui ne bénéficie pas d’un soutien parlementaire suffisamment assuré. Il en résulte une configuration politique qui s’apparente à une forme de cohabitation de fait, sans pour autant disposer des mécanismes politiques et institutionnels qui permettent habituellement d’en garantir le fonctionnement.
L’affrontement ne date d’ailleurs pas du projet budgétaire. Il avait déjà pris forme autour des révisions constitutionnelles adoptées par le Parlement le 29 juin, visant à réduire certaines prérogatives du président de la République. Bassirou Diomaye Faye avait alors saisi le Conseil constitutionnel pour contester ces modifications. Selon plusieurs informations relayées par la presse, le Conseil aurait invalidé le projet, constituant ainsi un revers politique pour le camp d’Ousmane Sonko.
Le rejet de la loi de finances rectificative a donc offert à la majorité parlementaire l’occasion de reprendre l’initiative et de démontrer sa capacité à peser sur les orientations du gouvernement et à contraindre celui-ci à revoir ses arbitrages.
La situation devient d’autant plus préoccupante qu’Ousmane Sonko a également menacé de rejeter le budget 2027 si le gouvernement maintient les réductions des dépenses sociales et de l’investissement public. Cela signifie que le différend ne porte plus sur un seul texte financier, mais touche désormais à la nature des relations entre les deux pôles du pouvoir et à la question de savoir qui détient réellement le dernier mot dans la définition des orientations économiques et sociales du pays.
Mais la dimension politique ne constitue qu’une partie du problème. Le Sénégal fait face à une situation financière particulièrement difficile. La dette publique aurait atteint environ 132 % du produit intérieur brut à la fin de l’année 2024, selon les chiffres avancés dans les rapports, dans un contexte marqué par le recul des recettes fiscales et la hausse du coût des hydrocarbures. À cela s’ajoutent les conséquences de l’affaire des dettes non déclarées, qui continuent de peser sur les finances publiques et qui avaient conduit le FMI à suspendre son précédent programme en 2024.
Dans ces conditions, l’insistance du gouvernement sur la réduction du déficit et la maîtrise des dépenses peut se comprendre. Les autorités savent que le rétablissement de la crédibilité financière du pays ne peut plus être repoussé indéfiniment. La poursuite des dépenses aux niveaux antérieurs, compte tenu de l’endettement et des engagements existants, risque en effet de compliquer davantage la gestion des finances publiques.
La difficulté réside cependant dans le fait que les mesures envisagées pour redresser la situation pourraient faire peser une part importante de l’effort sur des secteurs qui ne disposent plus de marges suffisantes pour absorber de nouvelles restrictions.
Réduire l’investissement public et les dépenses sociales dans un pays confronté au chômage, particulièrement chez les jeunes, ne relève pas d’un simple ajustement comptable. Une telle décision pourrait ralentir des projets de développement, réduire les possibilités d’emploi et accentuer les pressions sur les services essentiels. Une politique d’austérité excessive risque également de freiner la croissance économique, alors même que celle-ci constitue l’un des principaux leviers dont l’État a besoin pour améliorer sa capacité à honorer ses engagements financiers.
À l’inverse, rejeter les mesures de réduction des dépenses sans proposer de solutions crédibles pour mobiliser de nouvelles ressources et rationaliser les dépenses ne permettrait pas davantage de résoudre le problème. Le citoyen sénégalais n’a pas besoin de voir un camp politique triompher de l’autre. Il a besoin d’un budget capable de préserver les services essentiels, de soutenir l’activité économique et de maintenir les équilibres financiers de l’État.
C’est là que se situe le véritable désaccord : il n’oppose pas un camp favorable aux réformes à un autre qui les refuse, mais deux conceptions différentes de leur mise en œuvre, de leur hiérarchisation et de la répartition de leur coût social. Le gouvernement place le rétablissement des équilibres financiers au premier rang de ses priorités, tandis que le parti majoritaire redoute que cette orientation ne se traduise par une austérité susceptible de vider de leur substance une partie des engagements sociaux qui ont contribué à porter l’alliance au pouvoir.
Cette crise ne peut pas non plus être dissociée de ses prolongements internationaux. Le Sénégal attend toujours l’aboutissement du processus relatif à un programme de financement de 2,2 milliards de dollars sur trois ans, qui a fait l’objet d’un accord au niveau des services du Fonds monétaire international, mais qui reste soumis à l’approbation du Conseil d’administration de l’institution.
Dans ce contexte, le blocage de l’adoption du budget fragilise l’image du pays auprès des institutions financières internationales et soulève des interrogations sur sa capacité à prendre des décisions économiques cohérentes et à respecter ses engagements.
Le ministre des Finances, Cheikh Diba, a d’ailleurs averti que la non-adoption du texte porterait atteinte à la crédibilité du pays auprès des citoyens, du secteur privé et de ses partenaires internationaux. Cette crise intervient également alors que se poursuivent les discussions sur le traitement de la dette avec les créanciers, dans le cadre commun du G20. Toute nouvelle instabilité politique risque donc d’affaiblir la position de négociation de Dakar.
Quant à l’issue de cette crise, elle dépendra largement de la capacité des deux camps à mettre, au moins temporairement, leurs divergences politiques à distance des impératifs de gestion de l’État.
Un compromis demeure l’option la moins coûteuse. Il pourrait passer par une révision de certaines réductions budgétaires touchant les investissements et les secteurs sociaux, accompagnée de la recherche de ressources supplémentaires et d’une rationalisation d’autres dépenses moins directement liées aux priorités du développement. Mais une telle issue suppose des concessions de part et d’autre : de la part du gouvernement, dont le chef a exclu tout recul sur les choix budgétaires, comme de la part de la majorité parlementaire, qui pourrait être tentée de prolonger la confrontation pour consolider sa position politique.
Le recours aux mécanismes constitutionnels évoqués par le gouvernement pourrait, quant à lui, offrir une solution procédurale au blocage budgétaire, mais il ne réglerait pas les causes profondes du différend. Il risquerait au contraire d’ouvrir la voie à un affrontement institutionnel plus large et de rendre encore plus difficile la relation entre la présidence et le Parlement.
Il convient, à cet égard, de prêter une attention particulière aux dispositions constitutionnelles relatives à la dissolution de l’Assemblée nationale, notamment aux restrictions qui seraient applicables durant les deux premières années de la législature. Cette question mérite toutefois d’être examinée à la lumière des textes constitutionnels en vigueur avant d’en tirer des conclusions politiques définitives.
L’hypothèse d’un enlisement reste également plausible, et c’est sans doute le scénario le plus préoccupant. Si la confrontation actuelle devient le prélude à un nouveau bras de fer autour du budget 2027, le pays pourrait entrer dans une période de paralysie politique et financière. Les perspectives de finalisation de l’accord avec le FMI s’en trouveraient compromises, le coût de l’emprunt pourrait augmenter et le gouvernement serait contraint de recourir à des mesures provisoires pour assurer la gestion des dépenses et des engagements les plus urgents.
Le gouvernement a déjà commencé à mettre en garde contre les conséquences du rejet du budget sur l’approvisionnement en électricité, le règlement des créances des entreprises et le paiement des salaires des enseignants. Ces avertissements doivent certes être replacés dans le contexte d’une bataille politique visant à convaincre les députés d’adopter le texte. Ils n’en révèlent pas moins l’étroitesse des marges de manœuvre financières dont dispose l’État.
Dans tous les cas, le citoyen sénégalais risque d’être le premier à supporter les conséquences de cette confrontation. Si le gouvernement engage une politique d’austérité généralisée, l’éducation, l’emploi et les mécanismes de soutien social figurent parmi les secteurs les plus exposés. Si, à l’inverse, le blocage budgétaire se poursuit sans qu’une alternative crédible soit proposée, c’est le fonctionnement même des finances publiques et des services qui en dépendent qui sera menacé. Dans les deux cas, le coût de l’affrontement politique risque de dépasser largement les bénéfices que chacun des camps pourrait en retirer.
Plus préoccupant encore, la persistance de cette situation pourrait consacrer une configuration politique instable, dans laquelle plusieurs centres de pouvoir se disputent l’influence au sein des institutions sans qu’un accord clair ne définisse les limites des prérogatives et des responsabilités de chacun.
Le président s’appuie sur sa légitimité électorale et sur les pouvoirs que lui confère la Constitution, tandis qu’Ousmane Sonko et son parti disposent d’une majorité parlementaire et d’une base populaire dont le poids politique ne peut être ignoré. Aucun des deux camps ne semble donc en mesure de gouverner durablement seul ou de contourner l’autre sans en payer le prix politique et institutionnel.
Ce qui s’est passé à Dakar ne constitue donc pas simplement le rejet d’un projet de loi de finances. C’est le révélateur d’une crise de confiance au sein même du pouvoir, à un moment où la situation économique ne permet guère de prolonger les querelles politiques.
Le Sénégal, longtemps présenté comme l’une des expériences démocratiques les plus stables d’Afrique de l’Ouest, se trouve aujourd’hui face à une véritable épreuve : celle de la capacité de ses institutions à gérer leurs divergences sans les transformer en crise de gouvernance.
Il est certes facile, pour chaque camp, de présenter le rejet du budget ou son maintien comme une défense de l’intérêt national. Mais la responsabilité politique exige davantage que la simple accumulation de points contre son adversaire. Elle suppose de reconnaître que l’État n’appartient ni à la seule majorité parlementaire ni à la seule présidence, et que la gestion d’une crise financière ne peut réussir dans un climat de divisions où chaque décision gouvernementale devient une nouvelle occasion de règlement de comptes.
À mon sens, le compromis politique demeure la voie la plus raisonnable. À condition qu’il ne se limite pas à un arrangement provisoire destiné à sortir de l’impasse parlementaire, mais qu’il constitue le point de départ d’une entente plus large sur les priorités de la période à venir et sur le partage des responsabilités entre la présidence, le gouvernement et le Parlement.
Le Sénégal a aujourd’hui besoin d’un redressement financier qui préserve la stabilité de l’État sans vider les engagements sociaux de leur substance. Il a également besoin d’un consensus politique capable d’empêcher que les institutions constitutionnelles ne deviennent les théâtres d’un affrontement permanent.
Tant que les acteurs politiques ne prendront pas pleinement conscience que le prix de la confrontation ne sera pas payé par leurs seuls adversaires, mais aussi par l’économie, la société et l’État dans son ensemble, le rejet de la loi de finances rectificative pourrait bien n’être que le début d’une séquence politique encore plus complexe.
Ahmed Mohamed Hamada
*Écrivain et analyste politiSénégal : le rejet de la loi de finances rectificative… quand le budget devient un terrain de règlement de comptes politiques
Le rejet, le mardi 3 novembre 2026, par l’Assemblée nationale sénégalaise du projet de loi de finances rectificative ne saurait être réduit à un simple échec dans l’adoption d’un texte budgétaire ou à un désaccord sur les chiffres des dépenses et des recettes. Le vote, qui s’est soldé par 109 voix contre, 20 voix pour et trois abstentions, sur les 132 députés présents, révèle une crise politique bien plus profonde. Il met en lumière les fractures qui traversent désormais les institutions du pouvoir à Dakar.
Le Sénégal se trouve ainsi confronté à une équation particulièrement complexe, où les calculs politiques se mêlent aux contraintes d’une crise financière aiguë. Cette situation intervient au moment même où le pays doit impérativement restaurer la confiance des institutions financières internationales et de ses créanciers, notamment celle du Fonds monétaire international. Dans ce contexte, le budget est devenu l’un des principaux terrains d’affrontement entre deux anciens alliés que l’exercice du pouvoir a progressivement éloignés.
Le rejet du projet n’était pourtant pas totalement inattendu. Il avait été précédé par deux avis défavorables de la commission des Finances, avant que le gouvernement ne lui renvoie le texte pour un nouvel examen, sans parvenir à faire évoluer sa position. Le Premier ministre, Ahmad Al-Amine Lo, avait défendu le projet, précisant qu’il prévoyait une réduction d’environ 555 milliards de francs CFA des crédits consacrés à l’investissement. Il avait également affirmé que son gouvernement ne renoncerait pas à ses choix en matière de dépenses, allant jusqu’à évoquer le recours à des « options constitutionnelles » en cas d’échec des négociations.
De son côté, le parti PASTEF, qui dispose d’une majorité confortable au Parlement, a tenu à présenter sa position comme une contestation de la répartition des crédits plutôt que comme un refus de principe de la révision budgétaire. Pour ses responsables, la réduction de l’investissement public et des dépenses sociales risque d’avoir des conséquences directes sur les citoyens. La consolidation des finances publiques ne devrait donc pas, selon eux, se faire au détriment des priorités sociales et du développement.
Toutefois, une lecture strictement financière de cet épisode ne permettrait pas d’en saisir véritablement les ressorts. La crise actuelle constitue, dans une large mesure, le prolongement des tensions apparues en mai 2026, lorsque le président Bassirou Diomaye Faye a décidé de mettre fin aux fonctions de son allié Ousmane Sonko à la tête du gouvernement, avant de nommer l’économiste Ahmad Al-Amine Lo au poste de Premier ministre. Cette décision a marqué un tournant dans les relations entre les deux hommes, qui étaient arrivés au pouvoir dans le cadre d’une alliance politique et populaire dont la cohésion semblait, à ses débuts, particulièrement solide.
Aujourd’hui, Ousmane Sonko préside l’Assemblée nationale et dirige un parti disposant d’une majorité confortable en son sein, tandis que le président exerce ses prérogatives à travers un gouvernement qui ne bénéficie pas d’un soutien parlementaire suffisamment assuré. Il en résulte une configuration politique qui s’apparente à une forme de cohabitation de fait, sans pour autant disposer des mécanismes politiques et institutionnels qui permettent habituellement d’en garantir le fonctionnement.
L’affrontement ne date d’ailleurs pas du projet budgétaire. Il avait déjà pris forme autour des révisions constitutionnelles adoptées par le Parlement le 29 juin, visant à réduire certaines prérogatives du président de la République. Bassirou Diomaye Faye avait alors saisi le Conseil constitutionnel pour contester ces modifications. Selon plusieurs informations relayées par la presse, le Conseil aurait invalidé le projet, constituant ainsi un revers politique pour le camp d’Ousmane Sonko.
Le rejet de la loi de finances rectificative a donc offert à la majorité parlementaire l’occasion de reprendre l’initiative et de démontrer sa capacité à peser sur les orientations du gouvernement et à contraindre celui-ci à revoir ses arbitrages.
La situation devient d’autant plus préoccupante qu’Ousmane Sonko a également menacé de rejeter le budget 2027 si le gouvernement maintient les réductions des dépenses sociales et de l’investissement public. Cela signifie que le différend ne porte plus sur un seul texte financier, mais touche désormais à la nature des relations entre les deux pôles du pouvoir et à la question de savoir qui détient réellement le dernier mot dans la définition des orientations économiques et sociales du pays.
Mais la dimension politique ne constitue qu’une partie du problème. Le Sénégal fait face à une situation financière particulièrement difficile. La dette publique aurait atteint environ 132 % du produit intérieur brut à la fin de l’année 2024, selon les chiffres avancés dans les rapports, dans un contexte marqué par le recul des recettes fiscales et la hausse du coût des hydrocarbures. À cela s’ajoutent les conséquences de l’affaire des dettes non déclarées, qui continuent de peser sur les finances publiques et qui avaient conduit le FMI à suspendre son précédent programme en 2024.
Dans ces conditions, l’insistance du gouvernement sur la réduction du déficit et la maîtrise des dépenses peut se comprendre. Les autorités savent que le rétablissement de la crédibilité financière du pays ne peut plus être repoussé indéfiniment. La poursuite des dépenses aux niveaux antérieurs, compte tenu de l’endettement et des engagements existants, risque en effet de compliquer davantage la gestion des finances publiques.
La difficulté réside cependant dans le fait que les mesures envisagées pour redresser la situation pourraient faire peser une part importante de l’effort sur des secteurs qui ne disposent plus de marges suffisantes pour absorber de nouvelles restrictions.
Réduire l’investissement public et les dépenses sociales dans un pays confronté au chômage, particulièrement chez les jeunes, ne relève pas d’un simple ajustement comptable. Une telle décision pourrait ralentir des projets de développement, réduire les possibilités d’emploi et accentuer les pressions sur les services essentiels. Une politique d’austérité excessive risque également de freiner la croissance économique, alors même que celle-ci constitue l’un des principaux leviers dont l’État a besoin pour améliorer sa capacité à honorer ses engagements financiers.
À l’inverse, rejeter les mesures de réduction des dépenses sans proposer de solutions crédibles pour mobiliser de nouvelles ressources et rationaliser les dépenses ne permettrait pas davantage de résoudre le problème. Le citoyen sénégalais n’a pas besoin de voir un camp politique triompher de l’autre. Il a besoin d’un budget capable de préserver les services essentiels, de soutenir l’activité économique et de maintenir les équilibres financiers de l’État.
C’est là que se situe le véritable désaccord : il n’oppose pas un camp favorable aux réformes à un autre qui les refuse, mais deux conceptions différentes de leur mise en œuvre, de leur hiérarchisation et de la répartition de leur coût social. Le gouvernement place le rétablissement des équilibres financiers au premier rang de ses priorités, tandis que le parti majoritaire redoute que cette orientation ne se traduise par une austérité susceptible de vider de leur substance une partie des engagements sociaux qui ont contribué à porter l’alliance au pouvoir.
Cette crise ne peut pas non plus être dissociée de ses prolongements internationaux. Le Sénégal attend toujours l’aboutissement du processus relatif à un programme de financement de 2,2 milliards de dollars sur trois ans, qui a fait l’objet d’un accord au niveau des services du Fonds monétaire international, mais qui reste soumis à l’approbation du Conseil d’administration de l’institution.
Dans ce contexte, le blocage de l’adoption du budget fragilise l’image du pays auprès des institutions financières internationales et soulève des interrogations sur sa capacité à prendre des décisions économiques cohérentes et à respecter ses engagements.
Le ministre des Finances, Cheikh Diba, a d’ailleurs averti que la non-adoption du texte porterait atteinte à la crédibilité du pays auprès des citoyens, du secteur privé et de ses partenaires internationaux. Cette crise intervient également alors que se poursuivent les discussions sur le traitement de la dette avec les créanciers, dans le cadre commun du G20. Toute nouvelle instabilité politique risque donc d’affaiblir la position de négociation de Dakar.
Quant à l’issue de cette crise, elle dépendra largement de la capacité des deux camps à mettre, au moins temporairement, leurs divergences politiques à distance des impératifs de gestion de l’État.
Un compromis demeure l’option la moins coûteuse. Il pourrait passer par une révision de certaines réductions budgétaires touchant les investissements et les secteurs sociaux, accompagnée de la recherche de ressources supplémentaires et d’une rationalisation d’autres dépenses moins directement liées aux priorités du développement. Mais une telle issue suppose des concessions de part et d’autre : de la part du gouvernement, dont le chef a exclu tout recul sur les choix budgétaires, comme de la part de la majorité parlementaire, qui pourrait être tentée de prolonger la confrontation pour consolider sa position politique.
Le recours aux mécanismes constitutionnels évoqués par le gouvernement pourrait, quant à lui, offrir une solution procédurale au blocage budgétaire, mais il ne réglerait pas les causes profondes du différend. Il risquerait au contraire d’ouvrir la voie à un affrontement institutionnel plus large et de rendre encore plus difficile la relation entre la présidence et le Parlement.
Il convient, à cet égard, de prêter une attention particulière aux dispositions constitutionnelles relatives à la dissolution de l’Assemblée nationale, notamment aux restrictions qui seraient applicables durant les deux premières années de la législature. Cette question mérite toutefois d’être examinée à la lumière des textes constitutionnels en vigueur avant d’en tirer des conclusions politiques définitives.
L’hypothèse d’un enlisement reste également plausible, et c’est sans doute le scénario le plus préoccupant. Si la confrontation actuelle devient le prélude à un nouveau bras de fer autour du budget 2027, le pays pourrait entrer dans une période de paralysie politique et financière. Les perspectives de finalisation de l’accord avec le FMI s’en trouveraient compromises, le coût de l’emprunt pourrait augmenter et le gouvernement serait contraint de recourir à des mesures provisoires pour assurer la gestion des dépenses et des engagements les plus urgents.
Le gouvernement a déjà commencé à mettre en garde contre les conséquences du rejet du budget sur l’approvisionnement en électricité, le règlement des créances des entreprises et le paiement des salaires des enseignants. Ces avertissements doivent certes être replacés dans le contexte d’une bataille politique visant à convaincre les députés d’adopter le texte. Ils n’en révèlent pas moins l’étroitesse des marges de manœuvre financières dont dispose l’État.
Dans tous les cas, le citoyen sénégalais risque d’être le premier à supporter les conséquences de cette confrontation. Si le gouvernement engage une politique d’austérité généralisée, l’éducation, l’emploi et les mécanismes de soutien social figurent parmi les secteurs les plus exposés. Si, à l’inverse, le blocage budgétaire se poursuit sans qu’une alternative crédible soit proposée, c’est le fonctionnement même des finances publiques et des services qui en dépendent qui sera menacé. Dans les deux cas, le coût de l’affrontement politique risque de dépasser largement les bénéfices que chacun des camps pourrait en retirer.
Plus préoccupant encore, la persistance de cette situation pourrait consacrer une configuration politique instable, dans laquelle plusieurs centres de pouvoir se disputent l’influence au sein des institutions sans qu’un accord clair ne définisse les limites des prérogatives et des responsabilités de chacun.
Le président s’appuie sur sa légitimité électorale et sur les pouvoirs que lui confère la Constitution, tandis qu’Ousmane Sonko et son parti disposent d’une majorité parlementaire et d’une base populaire dont le poids politique ne peut être ignoré. Aucun des deux camps ne semble donc en mesure de gouverner durablement seul ou de contourner l’autre sans en payer le prix politique et institutionnel.
Ce qui s’est passé à Dakar ne constitue donc pas simplement le rejet d’un projet de loi de finances. C’est le révélateur d’une crise de confiance au sein même du pouvoir, à un moment où la situation économique ne permet guère de prolonger les querelles politiques.
Le Sénégal, longtemps présenté comme l’une des expériences démocratiques les plus stables d’Afrique de l’Ouest, se trouve aujourd’hui face à une véritable épreuve : celle de la capacité de ses institutions à gérer leurs divergences sans les transformer en crise de gouvernance.
Il est certes facile, pour chaque camp, de présenter le rejet du budget ou son maintien comme une défense de l’intérêt national. Mais la responsabilité politique exige davantage que la simple accumulation de points contre son adversaire. Elle suppose de reconnaître que l’État n’appartient ni à la seule majorité parlementaire ni à la seule présidence, et que la gestion d’une crise financière ne peut réussir dans un climat de divisions où chaque décision gouvernementale devient une nouvelle occasion de règlement de comptes.
À mon sens, le compromis politique demeure la voie la plus raisonnable. À condition qu’il ne se limite pas à un arrangement provisoire destiné à sortir de l’impasse parlementaire, mais qu’il constitue le point de départ d’une entente plus large sur les priorités de la période à venir et sur le partage des responsabilités entre la présidence, le gouvernement et le Parlement.
Le Sénégal a aujourd’hui besoin d’un redressement financier qui préserve la stabilité de l’État sans vider les engagements sociaux de leur substance. Il a également besoin d’un consensus politique capable d’empêcher que les institutions constitutionnelles ne deviennent les théâtres d’un affrontement permanent.
Tant que les acteurs politiques ne prendront pas pleinement conscience que le prix de la confrontation ne sera pas payé par leurs seuls adversaires, mais aussi par l’économie, la société et l’État dans son ensemble, le rejet de la loi de finances rectificative pourrait bien n’être que le début d’une séquence politique encore plus complexe.
*Écrivain et analyste politique
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