Par Mohamed Ould Oumar
Et si la vraie question n’était plus de savoir qui conduit le pays, mais où il le mène ?
En Mauritanie, la question n’est peut-être plus de savoir qui dirige le paysage politique, mais plutôt vers quelle destination il conduit le pays. Le problème ne réside pas dans l’absence de discours sur la nation. Il tient davantage au recul de la place du projet national dans les pratiques quotidiennes.
Tout le monde parle de développement, de réforme, d’avenir et de construction de l’État. Pourtant, une grande partie de l’énergie nationale semble consacrée à d’autres enjeux : la politique, la conquête des positions, la recherche d’influence et l’accès aux avantages.
Pendant ce temps, les véritables questions liées au développement, à la production, à la compétence et à l’efficacité administrative peinent à trouver leur place.
Où est le projet national ?
Une série de questions s’impose alors : qui est responsable ? Où est le projet ? Où est le développement ? Où sont les technocrates, les experts et les compétences nationales ?Et surtout, où sont ceux qui considèrent la gestion des affaires publiques comme une responsabilité et un devoir de service, plutôt que comme un moyen d’accéder à un poste ou à un avantage ?
La Mauritanie traverse une période de transformations politiques, sociales et économiques rapides. Elle évolue également dans un environnement sahélien marqué par des défis sécuritaires, économiques et climatiques croissants.
Dans ce contexte régional instable, la construction d’institutions solides, la stabilité et le développement sont devenus plus urgents que jamais.
Parallèlement, le pays doit relever de nouveaux défis liés à la transformation de son économie, à l’exploitation de ses ressources naturelles, au développement des infrastructures, à la lutte contre le chômage et à l’amélioration de l’éducation, de la santé, de l’accès à l’eau, de l’agriculture et de l’administration.
La question essentielle est donc la suivante : les méthodes de gestion de ces dossiers sont-elles à la hauteur de ce moment historique ?
Quand la politique devient une fin en soi
La politique est une composante naturelle de la vie d’un État. Il serait illusoire de vouloir l’écarter du débat public.Le problème apparaît lorsque la politique cesse d’être un moyen de gérer les affaires publiques pour devenir une fin en soi.
Lorsque l’accès à une position politique devient plus important que la possession d’un projet, lorsque la loyauté envers les personnes prend le dessus sur la loyauté envers les institutions, ou encore lorsque la compétition pour les postes occupe davantage l’espace public que le débat sur les politiques publiques.
Beaucoup se sont investis dans la politique. D’autres dans la recherche d’intérêts personnels. D’autres encore dans la quête d’une place au sein des cercles de décision.Au milieu de cette course, chacun semble vouloir tenir le volant, mais peu nombreux sont ceux qui s’interrogent sur la direction à prendre.
La question n’est pas l’existence des intérêts, mais leur dominationLe problème n’est pas qu’il existe des responsables politiques : un État a besoin de politique et de responsables politiques.Il n’est pas non plus anormal que chacun cherche à défendre ses intérêts. Ceux-ci font partie de la vie publique.
Le véritable problème commence lorsque les intérêts particuliers deviennent le principal moteur de l’action publique, lorsque le projet national recule devant les calculs à court terme et lorsque les responsabilités se mélangent au point qu’il devient difficile de savoir :- qui planifie ;- qui exécute ;- qui évalue ;- qui contrôle ;- et surtout, qui assume la responsabilité des résultats.Quel projet pour les dix ou vingt prochaines années ?
La question revient donc avec insistance : où est le projet ?
Il ne s’agit pas d’un projet politique porté par une personne ou un parti, mais d’un projet national clairement défini, permettant aux citoyens de comprendre où le pays veut être dans dix ou vingt ans.
Un tel projet devrait déterminer les priorités, organiser l’utilisation des ressources, mesurer les résultats et faire dépendre la responsabilité publique de la performance plutôt que de la proximité avec les cercles d’influence.
Où est le développement que le citoyen peut réellement ressentir dans sa vie quotidienne ?Où est l’école capable de former une jeunesse compétitive ?
Où sont les formations véritablement connectées au marché du travail ? Où est l’agriculture capable de rendre les terres productives ? Où sont les infrastructures hydrauliques permettant d’assurer durablement l’accès à l’eau ?Et où est l’administration capable de mesurer son efficacité à travers la rapidité et la qualité des services rendus au citoyen ?Enfin, où est le secteur privé national capable de créer suffisamment de richesses et d’emplois ?
La Mauritanie ne manque pas de compétencesLa Mauritanie ne souffre pas d’un déficit de compétences.
À l’intérieur comme à l’extérieur du pays, elle dispose de ressources humaines, scientifiques, professionnelles et administratives capables de contribuer fortement à son développement, à condition de bénéficier d’un environnement favorable.
Le problème n’est donc pas toujours l’existence de la compétence, mais la place qu’elle occupe dans le processus de décision.
L’État moderne ne se construit pas uniquement à travers les discours politiques ou les appartenances sociales. Il a besoin d’ingénieurs, d’économistes, de médecins, de planificateurs, de comptables, de juristes, de chercheurs et d’administrateurs.
Il a également besoin d’experts dans des domaines stratégiques tels que la technologie, l’agriculture, l’eau, l’énergie et l’environnement.Les technocrates ne devraient pas être de simples figures décoratives dans les conférences ou des noms que l’on sollicite ponctuellement. Ils doivent participer pleinement à la conception, à l’évaluation et à la mise en œuvre des politiques publiques.
Faire de la responsabilité publique un véritable service
Le pays a également besoin d’une autre catégorie de compétences : celles de femmes et d’hommes convaincus que le service public est une responsabilité et non un butin.
Que le poste soit une étape et non une propriété. Que la véritable réussite d’un responsable ne se mesure pas au nombre de personnes qui l’entourent, mais au nombre de problèmes qu’il a réussi à résoudre.
Pour autant, cette réflexion ne doit pas conduire à une condamnation générale ni à une forme d’autoflagellation nationale.
Des fonctionnaires, des responsables et des professionnels travaillent dans la discrétion. Des projets sont réalisés et des réformes sont engagées.Mais l’existence de ces efforts ne dispense pas de poser les questions nécessaires.
Au contraire, elle rend le questionnement encore plus important afin que les avancées puissent s’inscrire dans la durée et ne soient pas noyées dans le bruit ambiant.
Remettre le développement au centre des préoccupations
La Mauritanie a aujourd’hui besoin de réorganiser ses priorités. La politique doit être au service du développement. Le développement doit renforcer la stabilité. La stabilité doit créer les conditions de la production.
Et la production doit, à son tour, améliorer concrètement les conditions de vie des citoyens. Si, au contraire, l’État devient un espace de compétition permanente pour l’accès aux postes tandis que les grands dossiers restent en suspens, le pays risque de consacrer son énergie à gérer le paysage plutôt qu’à transformer la réalité.
Les rôles se sont parfois brouillés : le politique parle de développement, l’acteur du développement entre dans le champ politique, l’administrateur cherche une position politique et l’expert peut se retrouver en dehors des cercles de décision.
Pendant ce temps, le citoyen observe et attend une meilleure école, un accès plus régulier à l’eau, davantage d’emplois et une administration plus respectueuse de son temps et de sa dignité.
Ne plus se battre pour le volant, mais pour la destination
En définitive, un pays ne peut pas avancer simplement parce que tout le monde veut être aux commandes. Le véritable leadership ne consiste pas à occuper le siège avant, mais à connaître la route, à assumer la responsabilité du trajet et à permettre aux institutions de fonctionner, aux compétences de réfléchir et aux citoyens de questionner et de demander des comptes. La Mauritanie n’a pas besoin de davantage de bruit autour de la question de savoir qui conduit.Elle a surtout besoin de réponses claires à des questions essentielles :Que voulons-nous construire ? Comment allons-nous le construire ?Avec quelles ressources ?Qui en sera responsable ?
Et quand mesurerons-nous les résultats ?Il est peut-être temps de remettre le volant à sa véritable place : entre les mains d’un projet national clair, d’institutions fortes, de compétences réelles et d’une responsabilité publique évaluée à l’aune des résultats.Une politique au service de l’État, et non une politique qui se substitue à l’État.
Un pays ne progresse pas lorsque tout le monde se dispute le volant.Il avance lorsque chacun connaît sa mission, l’accomplit avec rigueur et laisse la route continuer vers l’avant.
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