Troisième mandat : un débat trop tôt, une inquiétude à prendre au sérieux

Par Ahmed Mohamed Hamada
Écrivain et analyste politique

La Mauritanie se retrouve, une nouvelle fois, face à une question que beaucoup pensaient définitivement réglée : faut-il, ou peut-on, envisager un troisième mandat présidentiel ? La question revient pourtant à un moment pour le moins surprenant. Nous sommes encore à près de trois ans de la prochaine présidentielle et le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani est toujours au milieu de son deuxième mandat. Pourquoi, alors, parler déjà de 2029 ?

C’est probablement là que se trouve le véritable sujet de réflexion. Car au-delà des déclarations de certains soutiens du pouvoir, c’est le moment choisi pour remettre cette question sur la table qui interpelle. La Constitution est claire : le président de la République ne peut exercer plus de deux mandats. Par conséquent, parler d’un troisième mandat revient nécessairement à parler d’une modification de la Constitution. Or, une Constitution n’est pas un simple texte que l’on adapte au gré des circonstances ou des préférences politiques du moment. Elle constitue le cadre qui organise le fonctionnement de l’État, protège les institutions et fixe notamment les règles de l’alternance au pouvoir.

C’est donc bien plus qu’une question de personne.

Ce qui donne aujourd’hui à ce débat une dimension particulière, c’est que les appels en faveur d’un troisième mandat semblent prendre une forme plus organisée qu’auparavant. Le parti « Hiwar », dirigé par Vala Mint Meni, a notamment été parmi les premières formations de la majorité à appeler publiquement le président à se représenter pour un troisième mandat, au nom de ses structures et de ses élus.

Les arguments avancés sont, eux aussi, intéressants à observer. Certains soutiennent que la Constitution tire sa légitimité de la volonté du peuple et que le peuple peut donc la modifier lorsqu’il considère que l’intérêt national l’exige.

Sur le principe, personne ne peut contester la souveraineté populaire.

Mais une autre question se pose immédiatement : si chaque majorité politique peut modifier les règles qui organisent l’alternance lorsqu’elle souhaite maintenir le même dirigeant au pouvoir, que reste-t-il de la stabilité constitutionnelle ? C’est là que le débat devient sérieux. D’autres voix, cette fois au sein même de la majorité, commencent également à appeler à donner davantage de temps au président pour poursuivre le travail engagé.

Pris isolément, ce genre de propos n’a rien d’exceptionnel. En politique, les responsables ont toujours tendance à mettre en avant les qualités et les réalisations du chef auquel ils sont liés.

Mais dans le contexte actuel, ces déclarations prennent une autre signification. Le président Ghazouani a lui-même, à plusieurs reprises, laissé entendre qu’il ne souhaitait pas s’inscrire dans une logique de troisième mandat. Il a plutôt insisté sur son programme, sur le travail à accomplir et sur les engagements pris devant les Mauritaniens.

Nous sommes donc face à une situation assez particulière : certains commencent déjà à parler de la prochaine étape alors que celui dont ils défendent la candidature ne l’a pas officiellement demandée.

Que faut-il y voir ?

Il serait imprudent de prétendre connaître la réponse. Peut-être s’agit-il simplement de manifestations de soutien et de fidélité politique. La vie politique mauritanienne connaît bien ce phénomène : certains responsables aiment parfois prendre les devants, exprimer leur loyauté et se positionner avant même que la question ne leur soit posée.

Mais il peut également s’agir d’autre chose. Peut-être certaines forces de la majorité cherchent-elles déjà à se positionner pour les prochaines échéances, à montrer leur proximité avec le pouvoir ou à préserver leur influence dans une période où les équilibres politiques commencent naturellement à évoluer. Il existe enfin une troisième possibilité : celle du ballon d’essai. On lance une idée, on observe les réactions, on mesure les résistances, puis on décide de la suite.

C’est une pratique assez classique en politique. Et c’est précisément pour cette raison que le sujet mérite d’être pris au sérieux, sans pour autant tomber dans l’alarmisme. Car une idée politique ne devient pas importante uniquement lorsqu’elle est officiellement adoptée. Elle peut le devenir simplement parce qu’on commence à la répéter, à la normaliser et à lui donner progressivement une place dans le débat public. Cela ne signifie pas qu’il existe aujourd’hui un projet officiel de troisième mandat.

Rien ne permet de l’affirmer. Mais cela signifie que l’idée existe désormais dans le paysage politique, et qu’il serait probablement naïf de faire comme si elle n’avait aucune importance.

La Mauritanie a déjà connu cette situation.

À la fin du règne de Mohamed Ould Abdel Aziz, des voix s’étaient élevées pour réclamer une modification de la Constitution permettant un troisième mandat. Là encore, les appels avaient commencé dans les milieux favorables au pouvoir avant de prendre une dimension politique plus large. Finalement, la Constitution n’a pas été modifiée et le pays a connu une alternance au terme de l’élection présidentielle de 2019.

Cette expérience reste forcément présente dans les mémoires. Mais il faut aussi être juste : la situation actuelle n’est pas celle de 2018 ou de 2019. Le président Ghazouani n’a pas annoncé vouloir modifier la Constitution. Il n’a pas non plus déclaré vouloir briguer un troisième mandat. Il serait donc excessif de transformer les déclarations de certains de ses soutiens en preuve d’un projet présidentiel.

La prudence est de mise, dans un sens comme dans l’autre. Il ne faut ni minimiser le phénomène, ni lui attribuer une intention qui n’a pas encore été démontrée. L’opposition, pour sa part, a naturellement saisi l’occasion pour exprimer son inquiétude. Le parti « TAHALOUF » s’est notamment opposé à toute tentative visant à ouvrir la voie à un troisième mandat, estimant que la Constitution doit rester un cadre national stable et ne pas être adaptée aux intérêts d’un homme ou aux calculs d’une majorité politique.

D’autres responsables ont utilisé des mots beaucoup plus durs, allant jusqu’à qualifier le débat de « provocation politique ». On peut discuter de la forme, mais le fond d’une partie de ces critiques mérite d’être entendu. Pourquoi parler déjà de 2029 alors que le gouvernement a encore plusieurs années devant lui pour travailler ?

La Mauritanie ne manque pourtant pas de sujets urgents. Le coût de la vie, l’emploi, l’éducation, la santé, les infrastructures, l’administration, la justice sociale, la lutte contre la corruption ou encore les défis sécuritaires devraient largement suffire à occuper le débat national. Mais il faut aussi poser la question inverse : pourquoi avoir peur de parler d’un troisième mandat si le président lui-même n’en veut pas ?

C’est ici que la responsabilité du président devient importante.

Dans une démocratie, les mots du chef de l’État ont un poids particulier. Lorsqu’une question commence à prendre de l’ampleur dans son propre camp, une clarification de sa part peut suffire à mettre fin aux spéculations. Si Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani ne souhaite effectivement pas un troisième mandat, il pourrait le dire clairement. Pas nécessairement pour répondre à l’opposition. Pas pour entrer dans une polémique avec ses soutiens. Mais simplement pour rappeler à chacun que le sujet n’est pas à l’ordre du jour et que la priorité doit rester l’exécution du programme pour lequel il a été élu.

Ce serait également un message important adressé à sa propre majorité : le moment n’est pas venu de se lancer dans une course aux positions ou aux démonstrations de fidélité. Le moment est venu de travailler. Car le problème du troisième mandat ne commence pas le jour où un projet de révision constitutionnelle arrive devant le Parlement ou devant le peuple. Il peut commencer beaucoup plus tôt, lorsque l’idée de maintenir un homme au pouvoir finit par prendre le dessus sur la nécessité de consolider les institutions.

C’est précisément là que la Mauritanie doit être attentive. Notre histoire politique récente n’est pas celle d’une démocratie ancienne et solidement enracinée. Le pays a connu des coups d’État, des ruptures institutionnelles et des périodes d’instabilité.

Dans ce contexte, chaque alternance pacifique réalisée par les urnes représente un acquis précieux. Elle mérite d’être protégée.

Cela ne signifie évidemment pas qu’un président qui a obtenu des résultats doit être ignoré ou que son bilan doit être systématiquement rejeté. Mais une démocratie solide doit pouvoir reconnaître les mérites d’un dirigeant tout en acceptant son départ lorsqu’arrive le terme fixé par la Constitution. C’est peut-être même l’un des plus beaux signes de maturité politique. Un président peut être populaire. Il peut avoir un bon bilan.

Il peut être sincèrement apprécié par une partie importante de la population. Mais aucun de ces éléments ne devrait conduire une société à considérer qu’elle ne peut plus avancer sans lui. L’État doit être plus fort que les hommes.

Et les institutions doivent survivre aux dirigeants. C’est cette idée simple qui devrait guider notre réflexion. Les expériences de plusieurs pays africains et arabes montrent d’ailleurs que les modifications des règles de limitation des mandats commencent souvent par des arguments qui peuvent sembler raisonnables : préserver la stabilité, terminer les grands projets, protéger les acquis ou donner davantage de temps au président pour achever son programme. Le problème est que l’exception peut rapidement devenir une habitude. Et lorsque les institutions commencent à être adaptées aux besoins d’un dirigeant plutôt que l’inverse, l’équilibre démocratique devient fragile.

La Mauritanie n’a aucun intérêt à prendre ce chemin.

Elle a besoin de consolider ses institutions, de renforcer l’indépendance et l’efficacité de la justice, d’améliorer l’administration, de donner davantage de substance au rôle du Parlement et de permettre aux partis politiques de produire des idées, des programmes et de nouvelles générations de dirigeants. Elle a surtout besoin de transformer les réalisations d’un mandat en politiques publiques durables.

Car le véritable succès d’un président n’est peut-être pas seulement de laisser derrière lui des projets et des réalisations. C’est aussi de laisser derrière lui des institutions suffisamment solides pour que son œuvre puisse continuer sans lui. Voilà pourquoi, à mon sens, le débat sur le troisième mandat est aujourd’hui prématuré.

L’élection de 2029 viendra en son temps.

Chaque candidat pourra alors présenter son projet, défendre son bilan ou proposer une alternative. Et les Mauritaniens auront le dernier mot, conformément aux règles constitutionnelles en vigueur. D’ici là, il serait préférable que le pays se concentre sur les problèmes qui concernent directement la vie des citoyens. Les Mauritaniens attendent des écoles qui fonctionnent, des hôpitaux plus efficaces, des emplois, des services publics de qualité, des infrastructures, une justice plus accessible et une administration plus proche du citoyen.

Ils n’ont pas besoin qu’on les plonge trois ans à l’avance dans une bataille politique autour d’une candidature qui n’a même pas encore été annoncée.

À force de parler de la prolongation d’un mandat, on risque paradoxalement de faire oublier ce qui devrait constituer l’essentiel : le bilan du mandat en cours.

C’est pourquoi je pense que la meilleure décision, si le président Ghazouani ne souhaite réellement pas se présenter pour un troisième mandat, serait de le dire clairement et de demander à ceux qui le soutiennent de ne pas faire de cette question un sujet politique.

Cela permettrait au pays de respirer.

La majorité pourrait se consacrer au travail.

L’opposition pourrait concentrer ses critiques sur les politiques publiques.

Et les citoyens pourraient juger, en toute tranquillité, ce qui aura été accompli au terme du mandat.

Au fond, la question du troisième mandat ne devrait pas être une affaire d’amour ou de rejet du président. Elle ne devrait pas non plus être réduite à une opposition entre majorité et opposition.

Elle touche à quelque chose de beaucoup plus profond : la conception que nous avons de notre État et de notre démocratie.

Sommes-nous capables de construire un pays dans lequel les institutions sont plus fortes que les hommes ?

Sommes-nous capables de reconnaître les mérites d’un président sans considérer qu’il doit rester au pouvoir indéfiniment ?

Sommes-nous capables de croire que l’alternance ne signifie pas nécessairement l’abandon des acquis, mais peut au contraire permettre de les consolider ?

C’est à ces questions que nous devons répondre.

Si la Mauritanie veut réellement construire une tradition démocratique durable, elle doit démontrer que l’État est plus grand que le gouvernant, que la Constitution est plus importante que les intérêts d’une majorité politique du moment et que l’alternance n’est pas une menace pour la stabilité, mais l’une de ses garanties.

Si le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani ne souhaite véritablement pas un troisième mandat, il dispose aujourd’hui d’une occasion simple de le rappeler.

Une parole claire de sa part pourrait suffire à refermer le débat.

Et le pays pourrait alors revenir à l’essentiel : faire des années qui restent du mandat actuel les plus utiles possibles, consolider les acquis, corriger ce qui doit l’être et transformer les politiques engagées en institutions capables de durer.

En 2029, les Mauritaniens choisiront leur président.

Ce jour-là, ils devront pouvoir voter librement, dans un cadre constitutionnel clair, sans que le pays ait été entraîné pendant des années dans une bataille inutile autour d’une candidature qui n’avait pas encore été demandée.

C’est peut-être cela, finalement, le véritable test d’un dirigeant : non pas sa capacité à rester au pouvoir, mais sa capacité à montrer que son pays peut continuer à avancer sans lui.

Et c’est peut-être aussi le meilleur héritage qu’un président puisse laisser derrière lui.

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