Ce rapport démontre l’urgence de refondre notre modèle agricole afin de garantir la durabilité des systèmes alimentaires, d’améliorer la santé publique et d’ériger la souveraineté en pilier central des politiques publiques de demain.
La souveraineté alimentaire s’impose désormais à l’échelle mondiale comme un enjeu politique de premier plan. Cette prise de conscience globale a été brutalement accélérée par les crises internationales récentes, à l’instar de la pandémie de COVID-19, de la guerre en Ukraine et des tensions géopolitiques entre les États-Unis et l’Iran. En perturbant le commerce mondial et en imposant des confinements stricts, ces événements ont transformé la régularité de l’approvisionnement alimentaire en un défi de gouvernance majeur. Les périodes de fermeture des frontières ont ainsi révélé la vulnérabilité de nos sociétés face à la rareté des ressources, rappelant aux décideurs comme aux consommateurs que la sécurité d’une nation repose avant tout sur sa production locale.
Cette autonomie ne peut toutefois se concevoir sans une valorisation rigoureuse des intrants, des ressources et du patrimoine génétique locaux. Elle exige la reconnaissance du droit fondamental des populations à l’alimentation, la promotion de circuits courts de consommation, ainsi que le renforcement des capacités des acteurs clés de la chaîne de valeur : les agriculteurs, les éleveurs et les pêcheurs. En plus de sécuriser l’approvisionnement, le soutien à ces producteurs locaux permet de limiter la dégradation de l’environnement et de renforcer la résilience face au changement climatique.
En Mauritanie, la quête de cette souveraineté alimentaire se heurte toutefois à un obstacle structurel majeur : la pénurie d’eau. Les ressources hydrauliques renouvelables du pays ont dramatiquement chuté pour atteindre un seuil critique d’environ 2 600 mètres cubes par habitant et par an (soit un volume global annuel estimé entre 11 et 11,5 milliards de mètres cubes). Ce stress hydrique est profondément aggravé par l’intensification de la crise climatique, qui se manifeste par une baisse chronique des précipitations et une hausse continue des températures, entravant l’amélioration des performances des différentes filières agricoles.
Face à ce défi de taille, et pour fortifier la résilience des acteurs du système alimentaire mauritanien, il est impératif d’adopter des politiques publiques ciblées et stratégiques
L’illusion de la sécurité : entre dépendance alimentaire et urgence hydrique
Il est désormais crucial de sensibiliser les producteurs agricoles aux menaces directes que la pénurie d’eau fait peser sur la pérennité de leurs exploitations. Face à la diminution critique des ressources hydriques renouvelables, l’élaboration de stratégies agricoles résilientes est devenue une nécessité absolue pour sécuriser nos systèmes de production. Parallèlement, cette prise de conscience doit s’étendre aux consommateurs. Il est indispensable d’éduquer les citoyens à la notion d’empreinte hydrique et à l’origine de leur alimentation, qu’elle dépende des eaux pluviales ou de l’extraction des nappes phréatiques. Cet effort de vulgarisation doit impérativement être porté par des campagnes de communication d’envergure et des programmes éducatifs intégrés au sein des établissements scolaires.
Le fardeau des importations et la transition vers la bioéconomie
Cette vulnérabilité interne est accentuée par une insécurité alimentaire structurelle. Selon les données de la Banque Centrale de Mauritanie, le pays traverse une dépendance croissante vis-à-vis des marchés extérieurs, important près de 70 % de ses besoins alimentaires globaux. Cette facture s’est alourdie pour atteindre 43 milliards de MRU, marquant une hausse de 2 % sur un an. Au-delà du coût financier, ce modèle contredit frontalement les principes de la souveraineté alimentaire et soulève d’importantes questions de santé publique, notamment concernant l’empreinte carbone du transport international et les risques sanitaires liés à la présence d’organismes génétiquement modifiés (OGM) ou de résidus de pesticides dans le maïs et le soja importés.
Pour atténuer ce choc, l’État maintien de lourdes subventions sur les produits de première nécessité comme le sucre raffiné et le blé tendre (dont la Mauritanie dépend à 99,7 %). Le coût de ce soutien à l’encadrement agricole et à la multiplication locale de semences certifiées s’élève à environ 20 milliards de MRU. Afin de briser ce cycle de dépendance, des investissements structurants sont désormais déployés, à l’image du partenariat public-privé de 446 millions de dollars mobilisé pour le futur complexe sucrier de Foum Gleita.
En définitive, l’avenir repose sur la valorisation de nos pratiques traditionnelles inspirées de la bioéconomie circulaire. En réduisant le recours aux intrants chimiques ou fossiles et en maximisant le recyclage organique — par l’usage du fumier et la transformation de la biomasse en alimentation animale — la Mauritanie peut restaurer sa biodiversité agricole et fortifier la résilience de son écosystème.
De l’érosion écologique à la résilience : restaurer le patrimoine agraire mauritanien
Autrefois célébrée pour la richesse unique de ses écosystèmes, de ses plaines à ses massifs montagneux, la Mauritanie subit aujourd’hui de plein fouet des pressions climatiques qui dégradent profondément sa biodiversité. Ce déclin a été tragiquement accéléré par l’introduction de politiques agricoles dites « modernes ». L’importation de gènes bovins exogènes — tels que la Blanc-Bleu Belge ou la Limousine — ainsi que la dépendance croissante aux semences maraîchères et céréalières étrangères ont dénaturé le patrimoine génétique local.
Cette modernisation à outrance s’est faite au détriment des pratiques paysannes traditionnelles, pourtant fondées sur les principes vertueux de la bioéconomie circulaire : intrants limités, abandon des engrais de synthèse et recyclage de la biomasse par l’élevage des ruminants. En négligeant les piliers vitaux que sont la qualité des sols, la main-d’œuvre locale et la gestion de l’eau — exacerbée par un cycle critique de six années consécutives de sécheresse entre 2000 et 2025 —, ces stratégies ont rompu les équilibres territoriaux. Face à cette urgence géopolitique, l’élaboration d’une stratégie nationale de résilience s’impose désormais comme un impératif de sécurité d’État.
Le réveil de la citoyenneté nutritionnelle : l’atout du patrimoine culinaire
Paradoxalement, c’est dans sa richesse culturelle et sa gastronomie que la Mauritanie trouve les leviers de sa refondation. Dans un contexte mondial marqué par la volatilité des marchés, le pays dispose d’une opportunité historique pour opérer une transition vers des systèmes alimentaires souverains. Les Mauritaniens aspirent massivement à un retour vers des régimes sains, naturels et ancrés dans le terroir. Cette transition est d’autant plus urgente que la prolifération des produits importés ultra-transformés a provoqué une explosion alarmante des maladies non transmissibles : diabète, pathologies cardiovasculaires et obésité infantile atteignent des seuils critiques.
Recommandations stratégiques pour une agriculture écologique
Pour concrétiser cette souveraineté, la Mauritanie doit impérativement mobiliser ses ressources autour de trois axes fondamentaux :
1. Une gouvernance participative et modélisée de l’eau : Déployer un cadre de planification réaliste par bassin versant. Ce modèle doit combiner les savoirs traditionnels et les technologies de pointe, en associant les ministères techniques (Agriculture, Eau), les collectivités locales, les coopératives agricoles et les associations de consommateurs.
2. L’institutionnalisation d’une citoyenneté alimentaire : Valoriser la consommation de produits de saison et réhabiliter la gastronomie mauritanienne traditionnelle pour réduire drastiquement l’empreinte carbone et hydrique de notre alimentation.
3. La fiscalité nutritionnelle et la lutte contre le gaspillage : Mettre en place des taxes dissuasives sur les produits à « calories vides » et ultra-transformés. Parallèlement, des campagnes de sensibilisation agressives doivent être menées pour éradiquer le gaspillage à tous les stades de la chaîne d’approvisionnement.
En réhabilitant ses savoirs endogènes et en protégeant la santé de sa population, la Mauritanie posera les fondations d’un modèle de développement agricole autonome, durable et profondément souverain.
Cheikh Ahmed ould Mohamed, Ingénieur, Etablissement portuaire de la Baie du repos de Nouadhibou
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