Par Ahmed Mohamed Hamada / écrivain et analyste politique.
Il suffit aujourd’hui d’observer une réunion de famille, une salle d’attente ou la terrasse d’un café pour mesurer l’ampleur du changement. Les conversations se font plus rares, les regards se croisent moins.
Chacun est absorbé par son téléphone, faisant défiler sans fin des vidéos, des publications ou des messages. Les corps partagent le même espace, mais les esprits semblent ailleurs.Cette image est devenue familière en Mauritanie.
En quelques années, les réseaux sociaux se sont imposés comme un réflexe quotidien. Dès le réveil, beaucoup consultent Facebook, WhatsApp, TikTok ou X avant même d’échanger un mot avec leurs proches.
Le soir, les écrans sont souvent les derniers compagnons avant le sommeil.Il serait pourtant injuste de ne voir que leurs excès.
Les réseaux sociaux ont profondément transformé la société mauritanienne.
Ils ont facilité l’accès à l’information, permis à de jeunes entrepreneurs de développer leurs activités, offert une tribune à de nombreuses voix jusque-là peu audibles et rapproché une diaspora dispersée entre l’Afrique, l’Europe et le Golfe de ses familles restées au pays.
Mais cette révolution numérique a aussi un coût, souvent invisible.Peu à peu, le temps consacré au monde virtuel grignote celui des échanges réels.
Les longues discussions qui faisaient le charme des soirées familiales cèdent la place au silence des écrans. Les enfants grandissent avec un téléphone entre les mains, tandis que les adultes peinent eux-mêmes à décrocher de ce flux continu de notifications.
Le paradoxe est frappant : jamais les Mauritaniens n’ont été aussi connectés, et pourtant beaucoup éprouvent un sentiment croissant d’isolement.
Les plateformes promettent de rapprocher les individus, mais elles finissent parfois par les enfermer dans une bulle où chacun dialogue davantage avec son écran qu’avec son entourage.
Cette évolution touche également le débat public. Les réseaux sociaux ont incontestablement démocratisé la parole et ouvert de nouveaux espaces d’expression.
Cependant, ils favorisent aussi les réactions impulsives, les polémiques instantanées et la diffusion de rumeurs qui circulent souvent plus vite que les informations vérifiées.
Le débat y perd parfois en profondeur ce qu’il gagne en rapidité.Une autre transformation mérite d’être soulignée : la quête permanente de visibilité.
Pour une partie de la jeunesse, le succès semble désormais se mesurer au nombre d’abonnés, de vues ou de mentions « J’aime ».
Cette logique de performance numérique encourage parfois la recherche du buzz au détriment de la créativité, de la réflexion ou de la qualité des contenus.Le véritable défi n’est pourtant pas technologique. Il est culturel et éducatif.
La Mauritanie possède une tradition de solidarité, d’hospitalité et de dialogue qui constitue l’un des fondements de son identité sociale.
Préserver cet héritage dans un environnement dominé par les écrans suppose d’apprendre à utiliser les outils numériques sans leur abandonner le contrôle de notre temps, de notre attention et, finalement, de nos relations humaines.
Il ne s’agit pas de diaboliser les réseaux sociaux. Ils sont devenus indispensables à la vie moderne et continueront de jouer un rôle majeur dans le développement économique, l’information et la communication.
En revanche, il devient urgent de promouvoir une véritable culture du numérique, fondée sur l’esprit critique, la modération et le sens des responsabilités.Car le véritable progrès ne consiste pas à passer davantage de temps devant un écran. Il consiste à faire de la technologie un outil au service de l’humain, et non l’inverse.
Au fond, la question que la société mauritanienne doit aujourd’hui se poser est d’une grande simplicité : sommes-nous encore capables de lever les yeux de nos téléphones pour regarder ceux qui nous entourent ?
La réponse déterminera peut-être moins notre avenir numérique que la qualité des liens humains que nous laisserons aux générations futures
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