En Mauritanie, l’interdiction faite aux écoles privées d’enseigner de la 1ère à la 5ème année fondamentale bouleverse la rentrée scolaire 2026-2027. Si les autorités présentent cette mesure comme un levier de renforcement de l’école républicaine, elle suscite de vives inquiétudes chez les promoteurs d’établissements privés, les enseignants et les parents, notamment sur les capacités d’accueil, l’hygiène, la sécurité et la qualité de l’enseignement dans le public.
Par Aminata DIAGANA, Néné
À Nouakchott, la rentrée scolaire 2026-2027 ne se déroule pas sans inquiétudes. Dans les écoles publiques, l’arrivée de nouveaux élèves accentue la pression sur des infrastructures déjà confrontées à des difficultés d’accueil. Dans le même temps, plusieurs établissements privés voient leur activité considérablement réduite, tandis que des enseignants se retrouvent sans emploi. Pour les familles contraintes de transférer leurs enfants vers le public, la question des conditions d’apprentissage devient centrale.
À l’origine de ces bouleversements, une décision du ministère de l’Éducation nationale, de la Réforme du système éducatif et de l’Enseignement fondamental interdisant aux établissements privés de dispenser les cours de la 1ère à la 5ème année fondamentale. Désormais, leur activité est limitée à la seule 6ème année, dans le cadre d’une mesure présentée par les autorités comme une étape vers la consolidation de l’école républicaine.
Une réforme fondée sur le principe de l’école républicaine
Selon le site d’information Madar, le ministre de l’Éducation a annoncé cette mesure dans un message publié sur sa page Facebook officielle. Elle s’inscrit dans l’application progressive de l’exclusivité de l’enseignement fondamental au profit du secteur public, conformément à la loi d’orientation du système éducatif national.
Le décret n° 2025-150 du 11 septembre 2025 prévoit que les établissements privés ne disposant pas de l’agrément d’équivalence ne peuvent plus inscrire d’élèves dans le cycle fondamental, à l’exception transitoire de la 6ème année. Les établissements qui ne respecteraient pas ces dispositions s’exposent à des sanctions pouvant aller jusqu’au retrait définitif de leur autorisation.
À travers cette réforme, les autorités entendent renforcer le service public de l’éducation, favoriser l’égalité des chances et unifier le système éducatif. Mais sur le terrain, la mise en œuvre de cette orientation soulève des difficultés qui interrogent la capacité des établissements publics à absorber les nouveaux effectifs dans de bonnes conditions.
Écoles privées : des classes supprimées, des emplois menacés
Pour les promoteurs d’établissements privés, la mesure entraîne une réduction brutale de leurs activités et de leurs ressources. À Nouakchott, les conséquences se font déjà sentir, comme en témoigne Souleyman Diatt, directeur de l’école El Awlama.
« Avant ce décret, nous avions six classes, de la première à la sixième année fondamentale. Aujourd’hui, avec cette décision du ministre de supprimer les classes de la 1ère à la 5ème année pour les amener à l’école républicaine, nous avons perdu beaucoup d’enseignants et beaucoup d’élèves. Nous vivons dans une grande difficulté avec une seule classe autorisée », explique-t-il.

La suppression de cinq niveaux sur les six que comptait son établissement réduit considérablement sa capacité de fonctionnement. Comme d’autres promoteurs concernés, il doit faire face à une chute des effectifs et des revenus, avec des conséquences directes sur le maintien des emplois.
Au-delà des difficultés économiques des établissements, cette situation fragilise également le parcours professionnel de nombreux enseignants. Certains, qui disposaient d’une expérience et de compétences acquises au fil des années, se retrouvent sans activité. Les investissements consentis dans les infrastructures et les équipements scolaires sont, eux aussi, fragilisés par la réduction des activités autorisées.
Pour ces acteurs, la question dépasse donc la seule réorganisation du système éducatif : elle concerne aussi l’avenir des écoles privées, le devenir de leur personnel et les conditions dans lesquelles la transition vers le public est organisée.
Dans les écoles publiques, les parents redoutent la surcharge et les problèmes d’hygiène

Pour les familles, l’enjeu immédiat est ailleurs : il s’agit de garantir aux enfants un environnement scolaire sûr, propre et favorable aux apprentissages.
Hawa Diagana, mère d’une élève auparavant scolarisée dans le privé, exprime ses inquiétudes face à ce changement. Elle craint notamment que sa fille rencontre des difficultés d’adaptation dans son nouvel établissement.
« C’est une préoccupation très importante pour tous les parents. Mon enfant était dans l’école privée et se retrouve aujourd’hui à l’école républicaine, où elle aura du mal à s’adapter. L’entretien manque beaucoup, la surveillance aussi, ce qui pose un problème de sécurité. L’hygiène manque également dans les écoles publiques, car il y a beaucoup de monde. C’est dangereux pour la santé des enfants », témoigne-t-elle.
Son inquiétude s’appuie sur une expérience personnelle. Elle évoque notamment l’état des sanitaires dans une école publique fréquentée auparavant par sa fille.
« Quand ma fille était à l’école publique, elle revenait en se retenant d’uriner jusqu’à la sortie, à cause des toilettes non nettoyées. Le nombre d’élèves dans la classe est aussi énorme. Les écoles publiques ne sont pas encore prêtes à accueillir tout ce monde », affirme-t-elle.
Ce témoignage met en évidence les préoccupations liées à l’entretien des locaux, à la disponibilité des sanitaires et à la surveillance des élèves. Avec l’arrivée de nouveaux effectifs, ces questions prennent une importance particulière. Elles soulèvent celle des moyens humains et matériels mobilisés pour assurer un accueil adéquat.
Combien d’élèves supplémentaires les établissements publics peuvent-ils recevoir sans compromettre leurs conditions d’apprentissage ? La disponibilité des salles de classe, des équipements sanitaires et du personnel d’encadrement apparaît comme un enjeu déterminant pour la réussite de la réforme.
La langue d’enseignement, un autre défi pour les apprentissages
Au-delà des infrastructures et des conditions d’accueil, la réforme ravive les interrogations sur la préparation pédagogique des enseignants, notamment pour l’enseignement des matières scientifiques en arabe.
Pour Hawa Diagana, le transfert des élèves vers le public ne peut être envisagé sans tenir compte des compétences linguistiques et pédagogiques nécessaires à leur réussite.
« Les enseignants ne sont pas formés pour dispenser les matières scientifiques en langue arabe. Les problèmes sont énormes. Nous ne sommes pas contre la décision de l’État, mais pas cette fois-ci, pas avec l’éducation des enfants, pas dans le cadre de l’avenir de tout un pays », souligne-t-elle.
Elle redoute notamment les difficultés que pourraient rencontrer les élèves dans la poursuite de leur scolarité, si les méthodes d’enseignement et la préparation des enseignants ne permettent pas d’assurer une continuité pédagogique.
« Un enseignant en langue arabe ne peut pas enseigner les matières scientifiques en arabe, car il n’a pas été formé par l’ENI pour cela pendant deux ans. Et une fois au collège, les enfants seront perdus pour apprendre les matières scientifiques en arabe », ajoute-t-elle.
Ces propos traduisent les inquiétudes d’une partie des parents face à l’articulation entre la langue d’enseignement, la formation des enseignants et les exigences des programmes scolaires. Ils posent la question des dispositifs d’accompagnement nécessaires pour éviter que les changements d’établissement ne se traduisent par des ruptures dans les apprentissages.
La mise en œuvre de la réforme suppose ainsi non seulement de disposer de salles de classe supplémentaires, mais aussi de garantir que les enseignants possèdent les compétences requises pour dispenser les cours conformément aux orientations pédagogiques du système éducatif.
Entre ambition politique et réalités du terrain
La volonté de renforcer l’école républicaine et de promouvoir l’égalité des chances constitue l’objectif affiché de la réforme. Toutefois, les témoignages recueillis à Nouakchott montrent que son application soulève plusieurs défis : fragilisation économique des établissements privés, pertes d’emplois dans le secteur, augmentation des effectifs dans le public et inquiétudes concernant l’hygiène, la sécurité et la qualité des apprentissages.
Pour les parents et les professionnels concernés, la question n’est pas uniquement celle du principe de la réforme, mais aussi celle des conditions de sa mise en œuvre. L’accueil des élèves transférés nécessite des infrastructures adaptées, des sanitaires entretenus, un encadrement suffisant et des enseignants préparés aux exigences pédagogiques du système.
À l’heure où la rentrée 2026-2027 inaugure cette nouvelle étape de la politique éducative, une interrogation demeure : l’école républicaine dispose-t-elle aujourd’hui des capacités nécessaires pour accueillir tous ces élèves sans dégrader leurs conditions d’apprentissage ?
La réponse dépendra notamment des investissements consentis par l’État, de la capacité des établissements publics à absorber les nouveaux effectifs et des mesures d’accompagnement mises en place pour assurer la continuité pédagogique. Car au-delà du débat sur le statut des établissements, l’enjeu essentiel reste celui de l’accès de chaque enfant à une éducation de qualité, dans des conditions dignes, sûres et équitables.
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