Par Hawa Bâ
De la banque et finance à l’aviculture, Moussa Aboubécrine Bâ a transformé une conviction en entreprise.
À 34 ans, son nom est désormais associé à RIM Poulet, une marque présente dans les supermarchés mauritaniens.
Son parcours raconte autant une réussite entrepreneuriale qu’un choix de vie : rester, entreprendre et produire dans son propre pays.
Il aurait pu suivre le chemin que beaucoup imaginaient pour lui. Diplômé en banque et finance, Moussa Aboubécrine Bâ était naturellement attendu derrière un bureau de banque, dans un univers conforme à sa formation et aux aspirations de sa famille.Il en a décidé autrement.

Aujourd’hui, lorsqu’il parle de son parcours, il ne cache ni les hésitations des débuts ni les résistances auxquelles il a dû faire face. « Je voulais être mon propre patron, ça faisait partie de mes rêves », confie-t-il.
Ce rêve, longtemps resté à l’état d’idée, commence à prendre forme après ses études. Moussa décroche un poste dans le secteur agricole, où il travaille pendant deux ans comme administrateur et responsable des achats. Une expérience professionnelle qui va progressivement modifier son regard sur l’entrepreneuriat.
Il découvre le fonctionnement d’une entreprise, observe les besoins du marché et surtout mesure les possibilités offertes par un secteur encore largement dépendant des importations.

Le jour où l’idée devient une évidenceLe véritable déclic intervient en 2019, dans un contexte marqué par les restrictions liées à la pandémie de Covid-19.
La fermeture de la frontière entre la Mauritanie et le Maroc provoque des difficultés d’approvisionnement et met en évidence la dépendance du pays à l’égard des importations de produits alimentaires.Moussa y voit moins une crise qu’une opportunité.
La viande blanche consommée en Mauritanie provenant alors, selon son constat, majoritairement de l’extérieur, une question s’impose à lui : pourquoi ne pas produire localement ?« C’est là où j’ai eu le courage de foncer, de dire : il faut concrétiser mon rêve et produire », raconte-t-il.
Mais entre l’idée et sa réalisation, le fossé est immense. Pour un jeune diplômé sans expérience entrepreneuriale significative, trouver des financements, convaincre son entourage et apprendre un métier qu’il n’a pas étudié constitue un véritable parcours du combattant.
La pression familiale est forte. Ses proches auraient préféré le voir chercher un emploi dans une banque. Lui veut construire sa propre activité.« En tant que jeune Mauritanien sortant de l’université, au début c’est difficile », reconnaît-il.
Il commence alors avec ses propres moyens, avant de bénéficier de dispositifs d’accompagnement qui vont accélérer son projet.
Il devient notamment bénéficiaire de la quatrième édition du programme Mon Projet Mon Avenir, puis bénéficie du soutien du programme PME-PMI et participe à plusieurs concours et compétitions consacrés à l’entrepreneuriat, en Mauritanie et dans la sous-région.
Mais l’argent ne suffit pas pour réussir dans un métier que l’on ne maîtrise pas encore.Alors Moussa apprend.
Autodidacte, il multiplie les formations, les cours en ligne et les sessions de renforcement de capacités consacrés à l’aviculture. Il se forme au fur et à mesure qu’il construit son entreprise.
« J’avais la passion, la détermination et le courage », résume-t-il.
Des poulaillers à la marque RIM Poulet
En 2023, le projet devient véritablement une activité.Les premiers élevages grandissent, la production augmente et une marque apparaît : RIM Poulet.
Aujourd’hui, l’entreprise produit entre 2 500 et 3 000 poulets de chair, avec l’ambition d’atteindre progressivement 10 000 sujets. Elle compte également 500 poules pondeuses, avec un objectif de 2 000.L’aventure ne s’arrête pas aux poulaillers.
Moussa développe également une activité maraîchère sous le label Panier de ferme RIM-Poulet, avec une ambition claire : renforcer la production locale et tendre vers une offre entièrement mauritanienne.
Derrière ces chiffres, il y a surtout une trajectoire personnelle
« Ça m’a rendu financièrement indépendant. Je suis mon propre patron », dit-il avec une satisfaction difficile à dissimuler.
Pour Moussa, la réussite ne se mesure donc pas uniquement au nombre de poulets élevés ou d’œufs vendus. Elle se mesure aussi à la liberté conquise.
« J’ai commencé à exister dans mon pays »
La reconnaissance constitue l’autre dimension de son parcours.RIM Poulet est désormais présente dans les supermarchés de plusieurs localités du pays. Pour Moussa, voir ses produits sur les étals représente davantage qu’une réussite commerciale : c’est la preuve qu’il est possible de bâtir quelque chose chez soi.
« Certains me proposaient même de quitter le pays quand j’ai commencé à gagner de l’argent. Je me suis dit non — j’ai commencé à exister dans mon pays, à y implanter mon projet. » Cette phrase résume peut-être le mieux sa philosophie.
Partir n’était pas son objectif. Créer chez lui l’était
Cette réussite lui a également permis de se constituer un réseau en Mauritanie et au-delà des frontières nationales.
Saidou Sarr, président de JDS Mauritanie et responsable de l’incubation du programme PADEM à Sélibaby, observe son parcours avec admiration. Il décrit un entrepreneur ambitieux, passionné et profondément attaché à son activité.
« Il aime beaucoup ses poules et ses œufs, c’est devenu sa deuxième famille », témoigne-t-il.Pour lui, Moussa est désormais bien davantage qu’un entrepreneur : « Pour moi, il est aujourd’hui la référence de la jeunesse mauritanienne, et même l’ambassadeur de la jeunesse mauritanienne. »
De l’apprenti entrepreneur au formateur
La réussite n’a cependant pas fait de Moussa un homme qui garde pour lui les recettes de son parcours. À son tour, il forme des jeunes qui souhaitent se lancer dans l’aviculture. Il organise des sessions personnalisées pouvant durer trois mois, transmettant ce qu’il a lui-même appris, parfois dans la solitude de l’autodidaxie.
C’est une manière de rendre ce qu’il a reçu.Et surtout de montrer que l’entrepreneuriat n’est pas seulement une affaire de financement.
Croire en soi, mais connaître les difficultés
Le parcours de Moussa ne doit pourtant pas masquer les obstacles auxquels sont confrontés les jeunes entrepreneurs mauritaniens.Saidou Sarr, fort de son expérience dans l’incubation, rappelle que les abandons restent nombreux.
Selon lui, une grande partie des projets financés échouent rapidement, notamment en raison d’un manque de formation en gestion et de préparation entrepreneuriale.
Parmi les erreurs les plus fréquentes figure l’absence de séparation entre les finances personnelles et celles de l’entreprise.
À cela s’ajoutent la concurrence, la saturation de certains marchés et la difficulté de fidéliser une clientèle.Moussa en est conscient.
Sa réussite n’est pas le fruit d’un simple financement ni d’une opportunité providentielle.
Elle repose sur plusieurs années d’apprentissage, de persévérance et de prise de risque.
Son message à la jeunesse
À l’occasion de la Journée internationale de la jeunesse, son message est simple : ne pas attendre que tout soit réuni avant de commencer.
« Les jeunes Mauritaniens doivent sortir de leur zone de confort, ne pas attendre de l’État. Bien sûr, nous sommes tous diplômés, mais essayons de tenter notre chance. » Il encourage les jeunes à rechercher l’information, à exploiter les dispositifs publics d’accompagnement et, lorsque les moyens manquent, à commencer petit.
« Faites une activité qui vous permet de générer quelque chose et de démarrer votre projet, concrétisez votre idée. »
Aux Mauritaniens partis chercher ailleurs de meilleures perspectives, il adresse également un appel : revenir investir dans leur pays et contribuer à y créer des emplois.
À 34 ans, Moussa Aboubécrine Bâ n’est donc pas seulement l’histoire d’un jeune homme qui a réussi à vendre des œufs et des poulets.Son parcours raconte le passage d’un diplôme à une vocation, d’une pression familiale à un choix personnel, d’un petit élevage à une marque reconnue.
Il raconte surtout une conviction : on peut choisir une autre voie que celle qui était prévue pour soi, apprendre en chemin et réussir à construire son avenir sans nécessairement partir.
Dans ses poulaillers, entre les œufs, les poussins et les poulets de chair, Moussa a finalement trouvé bien plus qu’un métier : il a trouvé sa liberté.
Et peut-être, avec elle, une manière très concrète de répondre à une question qui traverse aujourd’hui la jeunesse mauritanienne : faut-il partir pour réussir, ou peut-on réussir en restant ?
Moussa, lui, a choisi de rester.
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