Mauritanie-Espagne : un partenariat commercial en plein essor… mais qui repose sur un seul pilier.

Par Ahmed Mohamed Hamada*
Lorsqu’on évoque les relations économiques entre la Mauritanie et l’Espagne, c’est d’abord le lien maritime profond qui unit les deux pays depuis des décennies qui vient à l’esprit. Mais les chiffres récents racontent une histoire plus complexe : celle d’un véritable succès, qui comporte toutefois des risques qu’on ne saurait ignorer.

L’Espagne, premier partenaire en Europe

Ce n’est plus un secret : l’Espagne occupe une place de premier plan dans la carte du commerce extérieur mauritanien. Cette année, Madrid a capté plus d’un tiers des échanges entre Nouakchott et les pays de l’Union européenne, confirmant ainsi sa position de premier fournisseur européen de la Mauritanie. De son côté, Nouakchott est le cinquième client de l’Espagne en Afrique subsaharienne.

Ces chiffres ne sont pas de simples statistiques arides : ils reflètent une réalité tangible. Des navires de pêche espagnols sillonnent les eaux mauritaniennes, des marchés espagnols consomment d’énormes quantités de produits de la mer mauritaniens, et des ports espagnols accueillent, pour la première fois cette année, des pastèques mauritaniennes.

Le poulpe, vedette de la relation commerciale

Mais le grand paradoxe de cette relation est que le poulpe congelé représente à lui seul près de 80 % des exportations mauritaniennes vers l’Espagne. Un chiffre saisissant, qui traduit l’ampleur de la dépendance à un seul produit et soulève une question essentielle : que se passerait-il si les prix du poulpe chutaient sur le marché espagnol, ou si les goûts des consommateurs évoluaient ?

Cette forte concentration n’est pas nécessairement mauvaise en soi : la demande espagnole pour le poulpe mauritanien confère au produit local un avantage compétitif évident. Mais elle rend en même temps l’économie mauritanienne tributaire des fluctuations d’un seul marché.

Des signes de diversification, bien que timides

Heureusement, des indices de diversification des exportations commencent à apparaître. Les exportations d’huiles de poisson ont enregistré une croissance exceptionnelle, dépassant 1 000 %, et celles de crevettes congelées ont progressé de près de 400 %. La pastèque mauritanienne a par ailleurs fait son entrée sur le marché espagnol via le port de Tarragone, une étape qui pourrait ouvrir la voie à d’autres produits agricoles.

Cependant, ces chiffres, malgré leur caractère encourageant, restent modestes au regard du volume du commerce du poulpe. Le chemin vers une véritable diversification est encore long.

2025 : l’année du tournant institutionnel

Ce qui distingue les relations bilatérales actuelles, ce ne sont pas seulement les chiffres du commerce, mais aussi une dynamique institutionnelle sans précédent. En juillet 2025, la première réunion de haut niveau entre les gouvernements des deux pays s’est tenue à Nouakchott, suivie d’une série de mesures concrètes :

  • la création d’un conseil d’affaires réunissant les entrepreneurs des deux pays ;
  • l’envoi par l’Espagne de son premier conseiller économique et commercial à Nouakchott ;
  • le lancement d’un plan de soutien à l’investissement d’un montant de 200 millions d’euros ;
  • l’affectation de 28 millions d’euros à des projets de coopération au développement en Mauritanie.

Ces mesures traduisent une volonté politique claire de faire évoluer la relation d’un simple échange commercial vers un partenariat stratégique global.

Que faut-il faire ?

Si la Mauritanie souhaite transformer cette relation en un partenariat équilibré et durable, plusieurs priorités s’imposent :

1-développer les capacités de transformation locale. Exporter le poulpe congelé sans le transformer, c’est renoncer à d’importantes opportunités de valeur ajoutée et de création d’emplois.

2-diversifier les exportations vers de nouveaux secteurs. Les premiers succès dans l’exportation de pastèques et d’huiles de poisson doivent constituer un point de départ, non une fin en soi.

3- tirer parti du paquet d’investissement espagnol pour développer des infrastructures dans les domaines de l’énergie, de l’agriculture et des transports. Les entreprises espagnoles ont manifesté un intérêt manifeste ; il revient à la partie mauritanienne de créer un climat favorable.

4-se garder d’une dépendance excessive.** Le marché mondial du poulpe est réputé pour sa volatilité, et il serait sage que l’économie mauritanienne ne reste pas tributaire d’un seul produit ou d’un seul marché.

En conclusion

La relation commerciale entre la Mauritanie et l’Espagne vit un moment exceptionnel. Tous les indicateurs sont positifs : une croissance soutenue, une volonté politique claire et de nouveaux cadres institutionnels. Mais ce moment porte aussi un défi majeur : comment faire passer cette relation d’une dépendance au poulpe à un véritable partenariat diversifié ?

La réponse à cette question déterminera non seulement la trajectoire des relations bilatérales dans les années à venir, mais aussi la capacité de la Mauritanie à tirer parti de sa position géographique et de ses richesses naturelles pour bâtir une économie plus diversifiée et plus résiliente.

La vérité incontournable est la suivante : la Mauritanie possède ce que l’Espagne recherche, et l’Espagne possède ce dont la Mauritanie a besoin. Mais le véritable partenariat commence lorsque l’on dépasse la logique de « l’achat et de la vente » pour adopter celle de la « construction commune ».

*Écrivain et analyste politique

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