Économie numérique et industries culturelles et créatives : bâtir les liens avant les biens

« L’utile, ce n’est pas seulement les biens, mais les liens dont la production peut générer même des biens. » — Joseph Ki-Zerbo

Tout porte à croire que la Mauritanie franchira prochainement un cap décisif dans son développement technologique. L’intégration progressive d’un référentiel d’adressage géographique unifié, la structuration des API de paiement interbancaires et l’essor des plateformes de commerce en ligne préparent le terrain à une transformation structurelle de la culture entrepreneuriale locale.

L’économie numérique – définie comme l’ensemble des activités économiques reposant sur les technologies de l’information et de la communication (TIC) s’impose aujourd’hui comme un vecteur incontournable de croissance. De nombreuses nations ont su la consolider en développant leurs infrastructures matérielles, leurs applications et un cadre réglementaire incitatif. D’autres sont allées plus loin : elles ont tiré parti du potentiel des TIC pour bâtir une véritable économie créative, misant sur l’intelligence collective, le talent et la puissance d’innovation.

Les industries culturelles et créatives : le moteur le plus lucratif du monde numérique

Au cœur du paysage numérique, les industries culturelles et créatives constituent l’un des gisements de valeur les plus dynamiques et rentables.

Selon un rapport marquant de l’UNESCO (« Re-penser les politiques en faveur de la créativité »), le secteur a connu une mutation accélérée :

  • Une explosion des revenus numériques : la part du numérique dans les revenus globaux des créateurs est passée de 17 % à 35 % en l’espace de quelques années.
  • Un poids économique mondial massif : en 2022, les exportations mondiales de services créatifs ont atteint le chiffre record de 1 400 milliards de dollars.

Cependant, poursuit le rapport, cette manne financière dissimule une asymétrie criante : la valeur générée profite très inégalement aux acteurs du secteur. Les petits créateurs, les acteurs indépendants et particulièrement les pays en développement demeurent marginalisés dans la captation de cette valeur au profit des grandes plateformes mondiales.

Pour inverser cette tendance et permettre aux pays émergents comme la Mauritanie de capturer la valeur de leur patrimoine et de leur talent, la simple transposition des modèles traditionnels sur Internet ne suffira pas. Promouvoir des industries culturelles et créatives pérennes exige de repenser l’écosystème dans sa globalité à travers quatre leviers fondamentaux :

La formation et les compétences : investir massivement dans le renforcement des capacités numériques, artistiques et entrepreneuriales de la jeunesse.

Le financement adapté : créer des mécanismes d’investissement et de soutien conçus spécifiquement pour les projets immatériels et créatifs.

Une régulation équitable : adapter le droit d’auteur, la propriété intellectuelle et les cadres juridiques pour garantir une rémunération juste aux créateurs à l’ère du streaming et des plateformes.

La coopération internationale : bâtir des alliances stratégiques pour favoriser l’exportation des contenus culturels locaux et équilibrer les flux d’échanges numériques.

Promouvoir l’éclosion des industries culturelles et créatives au sein de l’économie numérique requiert une véritable approche systémique.

L’enjeu dépasse la seule rentabilité financière : il touche directement à la souveraineté culturelle, à la diversité des récits et à la capacité des sociétés à faire entendre leur propre voix dans un espace numérique mondial de plus en plus concentré. En dotant la Mauritanie des infrastructures physiques, un cadre juridique et les compétences nécessaires, nous ne créons pas seulement des outils d’échange marchands, mais nous tissons les liens essentiels qui permettront à notre créativité collective de rayonner et de prospérer.

Ismail DIOP
https://ismaaylajoop.com

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