Par Ahmed Mohamed Hamada
Lorsque le nom d’un ministre revient dans des gouvernements formés sous des pouvoirs différents, la question n’est plus « qu’a-t-il fait ? » mais « comment a-t-il su durer ? ». Naha mint Mouknass offre un cas d’école pour cette interrogation.
Entrée dans la vie politique au début des années 2000, elle a traversé l’ère de Maaouiya Ould Taya jusqu’à celle de Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, en passant par les présidences de Sidi Ould Cheikh Abdallahi et de Mohamed Ould Abdel Aziz, restant toujours au sein de l’appareil exécutif ou à proximité immédiate.
Dans un pays marqué par des coups d’État et des ruptures répétées, une telle longévité ne saurait s’expliquer par un facteur unique.
Le premier élément frappant de son parcours est le capital symbolique dont elle a hérité avant même de commencer. Elle est la fille de Hamdi Ould Mouknass, l’un des fondateurs de la diplomatie mauritanienne et ministre des Affaires étrangères sous Moktar Ould Daddah. Cette filiation l’inscrit d’emblée dans la continuité plutôt que dans l’accident, et lui ouvre les portes de l’élite traditionnelle et administrative.
Elle a ensuite consolidé ce capital par des « premières » qui ont forgé son image : elle a débuté son parcours politique en prenant la présidence du parti Union pour la démocratie et le progrès en 1999, elle est la première femme à diriger un parti politique en Mauritanie, et la première femme à avoir occupé le poste de ministre des Affaires étrangères dans le monde arabe.
Ces précédents servent à la fois son intérêt et celui de ceux qui la nomment : ils donnent au pouvoir une image d’ouverture et de présence féminine à un poste régalien, sans coût politique notable.
Le deuxième facteur est le parti lui-même, qui constitue, à mon sens, la clé la plus importante pour comprendre sa pérennité.
Dans les systèmes fondés sur de larges coalitions autour du président, les portefeuilles se répartissent selon une logique de représentation avant d’obéir à une logique de compétence technique, et chaque formation de la majorité devient un partenaire incontournable dès lors qu’elle dispose d’une assise électorale et locale.
L’UDP, parti de la majorité présidentielle et présence significative après le parti au pouvoir, fait de sa présidence une garantie quasi institutionnelle d’accès au gouvernement. Elle n’entre donc pas seulement au gouvernement à titre personnel : elle y siège comme représentante d’un bloc politique qui négocie en son nom.À cela s’ajoute la diversité des portefeuilles qu’elle a occupés, un élément qui mérite réflexion.
Elle a dirigé le ministère du Commerce à deux reprises, ainsi que ceux des Affaires sociales et de l’Eau, et a été nommée en mars 2022 ministre conseillère à la présidence de la République, avant de passer par les Affaires étrangères, la Santé puis l’Habitat.
Cette circulation entre des secteurs éloignés se prête à deux lectures : soit la preuve d’une compétence administrative générale, transposable d’un domaine à l’autre ; soit le signe que le portefeuille sert de réceptacle à des équilibres, variant selon les besoins de la présidence et les calculs de la coalition. Il est probable que les deux explications se combinent.
Le troisième élément est une culture de l’adaptation. La constante de son parcours tient à sa capacité à passer d’un règne à l’autre, malgré des tempéraments et des choix très différents, sans jamais entrer en conflit avec le pouvoir en place. Ses partisans y voient de la sagesse et le souci de la continuité de l’État ; ses détracteurs, une loyauté envers quiconque gouverne.
Les deux lectures contiennent une part de vérité : une longévité aussi prolongée n’est guère l’apanage de ceux qui choisissent l’affrontement, mais elle n’est pas non plus donnée à ceux dont l’éviction ne coûterait rien.Pour autant, il serait erroné de présenter sa présence comme une fatalité ou une immunité permanente.
Elle a été absente du gouvernement du Premier ministre Mokhtar Ould Djay en 2024, et son départ a suscité des protestations dans les milieux qui la soutiennent. Elle est pourtant revenue aux affaires environ un an plus tard.
Cette éclipse temporaire révèle que sa place se négocie à chaque remaniement, et que la sortie suivie du retour traduit moins une perte d’influence qu’un réajustement des équilibres entre la présidence, le parti et le gouvernement.

Elle fournit même une preuve supplémentaire que le parti constitue une véritable monnaie d’échange, et non un simple capital de façade. Son cas dépasse d’ailleurs la personne pour renvoyer à la structure politique qui l’a produit.
Il illustre un modèle dans lequel les gouvernements se composent à partir de réseaux de loyauté, de représentation partisane et de symboles, de sorte que les visages demeurent tandis que les régimes changent.
Paradoxalement, ce modèle assure à l’État une continuité et une expérience cumulée qui ne sont pas négligeables, mais il affaiblit en contrepartie le principe d’alternance et de redevabilité, puisque la durée devient un gain en soi, détaché de tout autre critère.
En somme, la longévité de Naha mint Mouknass résulte du croisement de quatre éléments : une filiation politique prestigieuse, un parti doté d’un poids de négociation, une souplesse face à l’alternance des régimes, et une valeur symbolique qui sert l’image du pouvoir.
La question de fond que son cas pose au lecteur de la chose publique dépasse sa seule personne : la vie politique mauritanienne repose-t-elle sur la compétence et la redevabilité, ou sur la continuité et les équilibres ?
Tant que des critères publics d’évaluation de l’action ministérielle n’auront pas été établis, la réponse relèvera davantage de l’impression que de la mesure.
![]()
