Par Ahmed Mohamed Hamada*
En Mauritanie, la crise des hydrocarbures ne se résume plus à une simple hausse des prix ni à une répercussion des fluctuations du marché international الدولي.

Elle s’est progressivement transformée en un dossier souverain sensible, où se croisent intérêts économiques, zones d’ombre et interrogations persistantes.Au cœur de cette équation, la société Addax Energy SA revient sur le devant de la scène, non plus seulement comme fournisseur, mais comme un acteur central autour duquel s’accumulent les questions : qui contrôle réellement ?
Qui supervise ? Et surtout, qui détient l’information complète ?Selon des données relayées dans certains rapports financiers et sources internationales, des financements importants auraient été mobilisés pour les opérations d’approvisionnement en Mauritanie, dont environ 305 millions de dollars via l’International Finance Corporation.
Ces mêmes sources évoquent une présence dominante de l’entreprise sur le marché depuis 2016, avec une dépendance marquée de secteurs stratégiques — mines, électricité, pêche — à une seule chaîne d’approvisionnement, parfois estimée à plus de 80 %.Mais l’enjeu dépasse le simple volume des chiffres.
Il réside dans ce qu’ils révèlent : un marché où la concurrence semble limitée, où les alternatives sont rares, et où l’équilibre sectoriel pose question.
Au fil des années, plusieurs signaux ont alimenté le débat : des plaintes concernant la qualité de certaines cargaisons, des retards de livraison ayant entraîné des tensions sur le marché, ainsi que des discussions autour de pénalités de retard dont les détails n’ont pas été rendus publics.
Pourtant, aucun audit détaillé n’a été officiellement publié, laissant un vide informationnel propice aux interprétations plutôt qu’à la clarification.
Dans une économie transparente, les irrégularités sont rendues publiques.Dans un système opaque, elles restent confinées.Un autre point sensible concerne les partenaires locaux.
Dans les milieux économiques et politiques, certains noms circulent, notamment celui de Mohamed Ibrahim Ould Bouchiba, présenté comme un acteur potentiel dans la représentation des intérêts de la société au niveau national. Toutefois, aucune communication officielle ne précise la nature de cette relation, son cadre juridique ni l’étendue de son rôle.
C’est là que réside l’un des nœuds du problème : une économie pilotée par des informations partielles.Sur le plan institutionnel, la situation n’est guère plus lisible.
D’après des éléments issus du travail journalistique, plusieurs députés — dont Iselkou Ould Ebaha, Yahya Ould Lod et Mohamed El Amine Ould Sidi Mouloud — ont adressé des questions directes au ministre concerné.
À ce jour, aucune réponse détaillée n’a été rendue publique. Par ailleurs, un ancien sénateur, Mohamed Ould Ghadda, aurait évoqué l’existence d’un dossier en cours d’investigation — une déclaration qui, en l’absence de clarification officielle, renforce davantage les interrogations.
Le dossier dépasse alors le cadre économique pour devenir une question de contrôle institutionnel.Dans le même temps, la hausse récente des prix — environ +10 % pour le gasoil et +15 % pour l’essence —, dans un contexte international tendu, a ravivé le débat. Pour une partie de l’opinion publique, cette crise ne relève pas uniquement de facteurs externes, mais aussi d’une structure interne jugée peu ouverte et insuffisamment diversifiée.Ce constat met en lumière une réalité plus large : le problème ne se limite pas à une entreprise, mais renvoie à un modèle entier reposant sur une forte concentration de l’approvisionnement, un appui financier international assurant la continuité, un flou autour des relais locaux et une réponse institutionnelle jugée insuffisante.
Ce n’est plus un marché… mais un système fermé.Dès lors, les questions s’imposent : Pourquoi les interpellations parlementaires restent-elles sans réponse ?
Pourquoi aucun audit public n’a-t-il été publié ?
Pourquoi la concurrence demeure-t-elle aussi limitée dans un secteur aussi stratégique ?Et pourquoi la question des relais locaux n’est-elle pas clarifiée officiellement ?Ces interrogations ne constituent pas des accusations.
Elles traduisent une exigence de transparence.Au final, l’affaire Addax en Mauritanie dépasse le cadre économique pour devenir un véritable test institutionnel :l’État pilote-t-il réellement le secteur énergétique,ou assiste-t-on à une dynamique inverse, où le secteur finit par façonner les règles du jeu ?
Dans les États solides, les questions trouvent réponse dans les faits et les données. Dans les systèmes confiants, la transparence prévaut sur le silence.
Lorsque le silence devient la seule réponse, il ne s’agit plus de neutralité… mais d’un choix.
La Mauritanie se trouve aujourd’hui à un tournant :ouvrir ce dossier à la lumière des faits,ou le laisser prospérer dans l’ombre, au risque de voir les interrogations se transformer en crise de confiance.
*écrivain et analyse politique (Mauritanie)
![]()
