Incendies des postes électriques de Nouakchott : Mamadou Ousmane Kane pointe des défaillances à plusieurs niveaux

Par Yedaly Fall

Dans sa déclaration consacrée aux travaux de la Commission indépendante d’enquête sur les incendies des postes de transformation de Nouakchott, son président Ousmane Kane, affirme que les investigations ont mis en évidence des défaillances à plusieurs étapes du projet de raccordement électrique.

Il évoque notamment des insuffisances dans la préparation du marché, le changement de câble, le suivi des travaux et les procédures de mise en service.

Il préconise également une réforme structurelle de la SOMELEC et un renforcement de la sécurité de ses installations.

Une enquête menée, selon son président, en toute indépendanceLe président de la Commission indépendante d’enquête sur les incendies des postes de transformation de Nouakchott, Ousmane Kane, a tenu à souligner l’indépendance des travaux conduits par son équipe.

Il affirme n’avoir subi aucune pression de la part du président de la République, Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, du Premier ministre ou du ministre de l’Énergie et du Pétrole.

Selon lui, les contacts avec les autorités ont été pris à son initiative, dans le but d’obtenir des éclaircissements et les appuis nécessaires à la conduite des investigations.

Le rapport, a-t-il précisé, a été transmis exclusivement au président de la République et au Premier ministre.

La commission n’en aurait conservé aucune copie. Ousmane Kane a également indiqué que les enquêteurs avaient dû travailler dans des délais particulièrement serrés, ce qui les a conduits à solliciter une semaine supplémentaire.

Pour mener à bien leur mission, ils ont bénéficié de l’appui de plusieurs spécialistes, notamment des experts suisses et allemands, deux ingénieurs électriciens expérimentés, d’anciens cadres du secteur énergétique, des sapeurs-pompiers et un spécialiste de la sécurité incendie.

Trois experts de la Commission nationale de contrôle des marchés publics ont, par ailleurs, contribué à l’examen des procédures de passation des marchés.

Trois liaisons électriques au cœur des investigations

Au terme des premières investigations, des expertises et des visites de terrain, la commission a établi un lien entre les deux incendies et la pose de nouvelles liaisons électriques dans le cadre d’un projet destiné à renforcer l’alimentation de Nouakchott.

Le programme portait sur trois raccordements : entre le poste Nord et la centrale du Nord, entre les postes Nord et Ouest, et entre les postes Est et Nord-Est.

Selon Ousmane Kane, le premier incendie s’est déclaré au poste Est, six jours après la mise en charge de la liaison concernée.

Le second est survenu au poste Nord deux jours après la mise en service de la liaison correspondante. Les analyses techniques ont conduit les experts à situer l’origine des deux sinistres dans les cellules où les câbles avaient été installés par une entreprise intervenant sur le projet.

La commission a ensuite examiné l’ensemble de la chaîne d’exécution, depuis la conception jusqu’à la mise en service.

Elle a relevé une succession de négligences, d’erreurs et de manquements. Le président de la commission a toutefois précisé qu’il ne lui appartenait pas de qualifier juridiquement ces faits en distinguant les erreurs des fautes.

Une préparation du projet jugée insuffisante

Parmi les principales faiblesses relevées figure l’absence d’un accompagnement adéquat par un bureau de conseil dès la phase de préparation.

Pour Mamadou Ousmane Kane, un projet aussi stratégique pour le pays aurait nécessité un encadrement technique renforcé et une procédure de mise en concurrence à l’échelle internationale.Le délai initial de quatre mois accordé aux entreprises pour réaliser les travaux est également mis en cause.

Selon les consultations menées auprès de la SOMELEC, de l’entreprise et du bureau de conseil, il aurait fallu prévoir entre dix et douze mois pour mener correctement le projet à son terme.

Le fait que les installations n’aient toujours pas été réceptionnées constitue, selon le président de la commission, un élément révélateur des difficultés rencontrées.

Le budget prévisionnel était fixé à 880 millions d’anciennes ouguiyas, tandis que le marché a finalement été attribué pour 1,14 milliard d’anciennes ouguiyas.

Ousmane Kane a indiqué que cet écart pouvait être justifié, sans pour autant écarter les interrogations soulevées par la procédure.

Il a également signalé que les experts de la Commission nationale de contrôle des marchés publics n’étaient pas convaincus de la régularité de la procédure, bien qu’un avis de non-objection ait finalement été délivré.

Le changement de câble, un point majeur du dossierL’un des éléments les plus sensibles concerne la demande formulée par l’entreprise, quelques jours après la notification du marché, pour remplacer le fabricant du câble initialement proposé.

Le câble représentant, selon le président de la commission, 94 % du montant du marché, le choix du matériel constituait un élément central du contrat.

L’entreprise avait soumissionné avec un câble de marque et de caractéristiques précises, sur la base desquelles elle avait été retenue.

La direction de la SOMELEC avait donné un accord de principe au changement de fabricant, sous réserve de la présentation des essais de type du nouveau câble et de l’obtention d’une autorisation avant toute commande.

Or, selon les informations recueillies par la commission auprès de la SOMELEC et de l’entreprise, les essais exigés n’ont pas été fournis avant la commande.

Le câble aurait néanmoins été commandé puis installé. Ousmane Kane a expliqué que les enquêteurs n’avaient pas obtenu les résultats d’essais correspondant précisément au câble de 240 mm² effectivement posé.

Des informations relatives à d’autres câbles avaient été communiquées, mais elles ne permettaient pas de vérifier les caractéristiques techniques du matériel concerné.

Une mission s’est ensuite rendue dans l’usine pour assister à des essais. Toutefois, selon le président de la commission, ces essais ne correspondaient pas exactement aux spécifications contractuelles initiales. Aucun avenant n’avait, par ailleurs, été conclu pour formaliser le remplacement du câble.

La commission considère ainsi que cette opération soulève un problème de conformité contractuelle.Un suivi des travaux jugé défaillant.

La supervision de l’installation des câbles constitue un autre point critique relevé par les enquêteurs.

À la SOMELEC, le suivi du projet avait été confié à la direction chargée de l’exploitation et de la distribution, déjà fortement sollicitée par les besoins quotidiens du réseau.

Selon Ousmane Kane, cette organisation n’a pas permis d’assurer un contrôle suffisamment rigoureux des travaux.Le président de la commission a rapporté que le chef de mission n’aurait découvert le câble qu’en photographie, au moment des essais, et que le matériel n’aurait été observé directement par les équipes de la SOMELEC qu’après avoir été déterré.

Le bureau de conseil serait également intervenu tardivement. Après avoir réalisé certains contrôles et relevé des anomalies, il a néanmoins autorisé la mise sous tension à vide.

Une décision critiquée par les experts de la commission, qui estimaient que cette autorisation n’aurait pas dû être accordée dans ces conditions.

Les installations ont ensuite été mises sous charge afin d’améliorer l’alimentation électrique de Nouakchott.

Les incendies sont survenus six jours après cette opération sur l’une des liaisons et deux jours après sur l’autre.

Pour la commission, la succession de ces événements, associée aux constats techniques, met en évidence de sérieuses insuffisances dans la préparation, le contrôle et la mise en service du projet.

Des marchés connexes à réexaminer

L’enquête a également conduit la commission à s’intéresser à d’autres marchés attribués, dans le cadre du même programme d’urgence de la SOMELEC, à l’entreprise concernée et au bureau de conseil.

Certains de ces contrats porteraient sur des projets d’une ampleur nettement supérieure à celle des trois liaisons examinées.

Au nom du principe de précaution, Ousmane Kane a indiqué que la commission avait recommandé aux autorités d’examiner attentivement les conditions d’exécution de ces marchés et d’envisager les mesures appropriées, dans le respect des procédures en vigueur.

Cette recommandation vise, selon lui, à prévenir la répétition de dysfonctionnements similaires et à garantir que les investissements publics produisent les résultats attendus.

Reprendre le projet sur des bases plus solidesPour le président de la commission, l’enjeu dépasse la seule réparation des deux postes incendiés.

Le renforcement des liaisons et la modernisation du réseau de distribution sont indispensables pour tirer pleinement parti des capacités de production électrique prévues, notamment au niveau de la centrale du Nord.

Des investissements supplémentaires dans la production risqueraient, en effet, de ne pas produire tous leurs effets si le réseau ne dispose pas des capacités nécessaires pour acheminer l’électricité jusqu’aux consommateurs.

La commission préconise donc de reprendre le projet dans un cadre plus professionnel, avec un bureau de conseil compétent, des délais réalistes et des entreprises disposant des capacités techniques nécessaires.

L’objectif est de mener à bien les trois liaisons prévues, tout en engageant une mise à niveau plus large du réseau de distribution de Nouakchott.

La sécurité incendie, une urgence opérationnelleLa commission a également insisté sur les lacunes relevées dans la chaîne d’alerte et d’intervention lors des incendies.

Selon Ousmane Kane, les secours ont été sollicités à travers des circuits administratifs impliquant notamment le wali ou le hakem, avant que l’information ne parvienne aux sapeurs-pompiers.

Dans le cas du poste Nord, une indication erronée du lieu du sinistre aurait même conduit les secours à se diriger vers la centrale au lieu du poste concerné.

Ces délais peuvent avoir des conséquences déterminantes. Le président de la commission a rapporté que l’expert en sécurité incendie avait estimé qu’au-delà de six minutes, la maîtrise d’un feu dans ce type d’installation électrique devenait particulièrement difficile.

La commission recommande, en conséquence, la mise en place rapide d’un protocole direct entre la SOMELEC et la Protection civile, afin de réduire les délais d’alerte et de faciliter l’intervention des équipes de secours.

Elle préconise également un audit de sécurité portant sur l’ensemble des installations de production et de distribution de la société, afin d’identifier les mesures nécessaires à leur meilleure protection.Une réforme structurelle de la SOMELEC jugée indispensableAu-delà des mesures immédiates, Ousmane Kane estime que les incendies ont mis en lumière des fragilités institutionnelles plus profondes.

Il considère que la SOMELEC dispose de compétences, mais que l’entreprise souffre de faiblesses structurelles qui limitent son efficacité. Il plaide ainsi pour une assistance technique rapide, une réforme de son organisation et un renforcement de ses moyens humains et opérationnels.

La sécurité et la continuité de l’alimentation électrique doivent, selon lui, être traitées comme des priorités nationales. Une interruption prolongée de la fourniture d’électricité affecte directement les activités économiques et la vie quotidienne des populations.

Enfin, le président de la commission appelle à clarifier les relations financières entre l’État et la SOMELEC.

Il défend un mécanisme plus transparent et prévisible, permettant de distinguer les tarifs de l’électricité, les éventuelles subventions décidées par l’État et les ressources effectivement destinées à l’entreprise.

Une telle prévisibilité financière serait, à ses yeux, indispensable pour assurer la maintenance des installations, planifier les investissements et améliorer durablement la rentabilité de la société.

À travers ses conclusions, la commission invite ainsi les autorités à ne pas limiter leur réponse aux conséquences immédiates des incendies.

Elle estime que ces événements doivent servir de point de départ à une remise à niveau du réseau électrique, à une amélioration de la gouvernance des projets et à une réforme plus profonde de la SOMELEC.

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