Lecture de la tournée présidentielle : du désenclavement à la construction de l’économie locale

Par Ahmed Mohamed Hamada/écrivain et analyste politique

On aurait tort de réduire la récente tournée présidentielle dans l’Adrar et l’Inchiri à une simple série de visites d’inspection. À y regarder de plus près, ses différentes étapes dessinent, sans jamais le proclamer, une trajectoire politique cohérente : de la question de l’État et de ses institutions, on glisse vers celle de l’économie locale et de sa capacité à retenir les populations, pour finir par interroger l’humain et la richesse — et la manière de les transformer en développement tangible.

Atar restera sans doute l’étape la plus lourde de sens politique. Le Président y a certes égrené un bilan solide d’investissements : 206 chantiers dans le cadre du programme d’accès aux services de base, des projets d’électricité, de routes, d’eau, d’éducation, de santé. Mais l’essentiel n’était pas dans ces chiffres. Son propos a pris de la hauteur pour interroger la capacité du système institutionnel actuel à répondre aux besoins d’aujourd’hui, reliant directement cette question au dialogue national à venir. Il a parlé d’« actualiser la réponse », de « développer le système institutionnel », de « renforcer le contrat national » — des formules qui pèsent. Il a pris soin, toutefois, d’en tracer les limites : ce dialogue, a-t-il précisé, ne consiste ni à redéfinir la nation ni à toucher aux fondements républicains ou à l’identité culturelle du pays, mais bien à faire évoluer les institutions, à renforcer la citoyenneté, la justice et l’équité.

À Ouadane, le ton change et devient franchement économique. Une fois les infrastructures de base en place et le désenclavement acquis, le vrai défi, selon les mots du Président, est désormais de tisser une économie réelle, capable de fixer les habitants et d’offrir des débouchés à leur jeunesse — d’où cet appel sans détour au secteur privé à investir davantage dans le tourisme et les activités locales. Il s’est engagé à inscrire la route de Ouadane au budget 2027 et à poursuivre la recherche d’une solution durable au problème de l’eau, qui continue de peser sur la région. À Aoujeft, ce virage économique prend une forme plus concrète encore : création d’une agence nationale pour développer la filière oasienne, restructuration de la société Tamour Mauritanie, désenclavement des zones de production. On n’est plus dans le simple « soutien à l’agriculture » au sens large — on organise désormais une filière économique à part entière, avec ses institutions et ses rouages. Reste que tout dépendra, en réalité, des détails qui viendront après l’annonce : les prérogatives de cette agence, ses sources de financement, les circuits de commercialisation.

À Chinguetti, le discours se tourne vers l’éducation et la formation. Le Président y a appelé les familles, les élites, la société tout entière, à faire de l’école une priorité nationale qui ne souffre plus aucun délai. Ce choix de Chinguetti n’a sans doute rien d’un hasard : la ville occupe, dans la mémoire mauritanienne, une place à part — celle du savoir, des manuscrits, du voyage érudit. Le message, en creux, semble clair : l’avenir du pays, tout comme le passé de cette cité, ne se construira que par le savoir. À Akjoujt, le titre choisi pour le discours en dit long à lui seul : développer le secteur minier et en renforcer la rentabilité économique et sociale. Le Président y a mis en regard deux formes de richesse — celle des sous-sols, et celle, humaine, de la jeunesse — pour délivrer une idée simple mais forte : une ressource naturelle ne vaut pas par ce qu’on en extrait, mais par ce qu’elle génère réellement — emplois, institutions, investissements, valeur qui reste dans le pays.

Si l’on cherche un fil conducteur à toute cette tournée, on peut y lire trois glissements successifs. D’abord, de l’État vers le citoyen — c’est ce qu’a porté Atar, avec cette interrogation sur les institutions et l’avenir du contrat national. Ensuite, des services vers l’économie — c’est ce qu’ont incarné Ouadane et Aoujeft, autour de la question de rendre l’intérieur du pays productif et vivable. Enfin, des ressources vers l’humain — c’est ce qu’ont porté Chinguetti et Akjoujt, en posant la question de transformer l’éducation, la jeunesse et les richesses naturelles en véritable développement.

Le Président l’a d’ailleurs dit sans détour à Ouadane, en appelant à changer cette mentalité qui fait de Nouakchott le passage obligé pour se soigner, étudier ou travailler. Si ce changement se concrétise un jour, il pourrait alléger la pression démographique sur la capitale, redonner du poids aux villes de l’intérieur, et faire émerger, peu à peu, de nouveaux pôles économiques.

Mais il serait naïf de s’arrêter à l’éloge. Cette tournée a accumulé les engagements — routes, eau, électricité, écoles, agence des oasis, restructuration de la société des dattes, développement minier — et la véritable épreuve commencera précisément quand le cortège présidentiel sera reparti, quand il faudra fixer des calendriers, trouver les financements, assurer le suivi, désigner des responsables. Plus les promesses s’accumulent lors de ce genre de visites, plus les attentes grimpent avec elles ; et si rien de tangible ne suit, cette dynamique peut vite se retourner en déception. L’appel au secteur privé, lui, se heurte à une évidence : un investisseur ne se décide pas simplement parce qu’une route a été construite. Il lui faut un marché, une électricité fiable, de la sécurité, une main-d’œuvre qualifiée, un cadre juridique lisible. Et à l’Inchiri, une question reste en suspens, plus importante que toutes les autres : combien de la valeur générée par les ressources minières reste réellement dans l’économie nationale ? Se traduit-elle en emplois qualifiés, en entreprises mauritaniennes, en infrastructures durables — ou n’est-elle, au fond, qu’une extraction sans véritable retombée ?

Au bout du compte, ce que racontent les discours de cette tournée dépasse la simple visite de deux wilayas. On y devine plutôt une tentative de tenir ensemble trois chantiers à la fois : une réforme institutionnelle, un développement territorial, une économie productive. Mais la vraie valeur politique de tout cela ne se lira pas dans l’ampleur des foules venues accueillir le cortège. Elle se lira plus tard, dans la capacité à transformer ces mots en actes mesurables : qu’est-ce qui sera fait, concrètement ? Quand ? Avec quel budget ? Sous la responsabilité de qui ? Et comment les retards seront-ils sanctionnés ?

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