L’école mauritanienne: entre héritage idéologique, paradoxes structurels et défis du XXIe siècle

Depuis l’indépendance, la Mauritanie a fait du choix de l’arabe comme langue d’enseignement, un sacerdoce politique et un marqueur identitaire censé cimenter l’unité nationale.

Quand un héritage idéologique devient un carcan

Ce choix, opéré dans un contexte de construction de l’État et de réaffirmation de la souveraineté nationale, répondait à une aspiration jugée légitime : restaurer une identité longtemps marginalisée durant la période coloniale.Cependant, au fil des décennies, ce qui devait constituer un instrument d’émancipation s’est progressivement transformé en un carcan idéologique.

La question linguistique a souvent pris le pas sur les véritables enjeux de l’éducation : la qualité des apprentissages, la formation des enseignants, l’adaptation des programmes aux réalités économiques et l’insertion professionnelle des diplômés.L’école mauritanienne s’est ainsi retrouvée au cœur d’un débat où les considérations politiques et identitaires ont trop souvent supplanté les exigences pédagogiques.

Chaque réforme est devenue un sujet de confrontation, alors qu’elle aurait dû être l’occasion de rechercher le meilleur équilibre entre identité nationale, cohésion sociale et efficacité éducative.

Le résultat est aujourd’hui préoccupant. Les performances du système éducatif demeurent insuffisantes, le niveau général des élèves suscite de nombreuses inquiétudes, et les universités peinent à former les compétences dont le pays a besoin.

En même temps, le marché du travail réclame des profils capables d’évoluer dans un environnement scientifique, technologique et économique largement mondialisé.

Une situation qui met en lumière un paradoxe majeur : en voulant faire de la langue un symbole de souveraineté, nous avons parfois oublié que la première mission de l’école est de transmettre efficacement les savoirs et de préparer les jeunes à leur avenir.

Une langue d’enseignement n’est pas seulement un marqueur culturel ; elle est avant tout un outil d’apprentissage. Son efficacité doit donc être appréciée à l’aune des résultats qu’elle permet d’obtenir.

Reconnaître cette réalité ne signifie nullement renoncer à l’arabe ni remettre en cause sa place dans notre identité nationale. Cela signifie simplement que toute politique éducative doit être guidée par le pragmatisme plutôt que par le dogme. L’intérêt supérieur de l’élève et les besoins futurs de la nation doivent primer sur les postures idéologiques.

L’heure est donc venue d’engager un débat serein, débarrassé des passions et des procès d’intention.

La Mauritanie ne peut construire l’école du XXIᵉ siècle avec les réflexes politiques du siècle dernier. Elle doit avoir le courage d’évaluer lucidement son système éducatif, d’en reconnaître les insuffisances et d’ouvrir la voie à une réforme profonde, fondée sur l’excellence, l’équité et l’ouverture sur le monde.

L’urgence d’une refondation pragmatique.

L’école ne doit pas être le champ de bataille des idéologies, encore moins le terreau d’une culture d’exclusion, mais le berceau de la construction d’une mémoire collective et inclusive, et le creuset où se construit l’avenir d’une nation.

À l’heure où le monde est dominé par la révolution numérique, l’intelligence artificielle, les biotechnologies et l’économie de la connaissance, la Mauritanie ne peut plus se permettre de maintenir un système éducatif prisonnier des querelles identitaires.

Le véritable enjeu n’est plus de savoir quelle langue doit triompher de l’autre, mais quelles compétences nos enfants doivent acquérir pour affronter les défis du XXIᵉ siècle.

Une école qui ne prépare pas sa jeunesse à l’innovation, à la recherche scientifique, à la maîtrise des technologies et à la compétition internationale condamne le pays au déclassement.

La maîtrise de nos langues nationales est indispensable. Elle constitue un pilier de notre identité plurielle, culturelle, religieuse et historique. Mais cette réalité ne doit pas conduire à ignorer l’importance des autres langues de savoir et de communication internationale, au premier rang desquelles l’anglais et le français.

Dans un monde globalisé, le plurilinguisme est une richesse et un levier de développement, non une menace pour l’identité nationale.

La Mauritanie gagnerait à bâtir un modèle éducatif équilibré, conciliant l’affirmation de son identité arabo-africaine avec l’ouverture sur le monde.

Les expériences de nombreux pays montrent qu’il est possible de promouvoir les langues nationale tout en garantissant aux élèves une excellente maîtrise des langues étrangères, devenues incontournables dans les domaines scientifique, économique et diplomatique.Cette refondation suppose également une revalorisation profonde de l’enseignant.

Aucun système éducatif ne peut être performant lorsque ceux qui ont la responsabilité de former les générations futures travaillent dans des conditions précaires, sans formation continue ni reconnaissance sociale suffisante.Enfin, l’école mauritanienne doit renouer avec sa mission première : celle de former des citoyens compétents, responsables, ouverts d’esprit et capables de penser par eux-mêmes.

Le patriotisme ne se décrète pas ; il se construit par une éducation de qualité, fondée sur le mérite, la rigueur, la justice et l’égalité des chances.Le temps est venu de dépasser les postures idéologiques pour engager une réforme courageuse, fondée sur les besoins réels du pays.

C’est à ce prix que l’école mauritanienne redeviendra un moteur de cohésion nationale, de progrès économique et de rayonnement culturel.

Bakary Seta Wagué

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