Entre élévation du niveau marin, érosion côtière, remontée des nappes et urbanisation accélérée, les villes du littoral ouest-africain sont confrontées à une accumulation de vulnérabilités. Nouakchott, ville saharienne construite en grande partie dans une vaste dépression littorale, apparaît aujourd’hui comme l’un des laboratoires les plus révélateurs des risques urbains et climatiques du XXIe siècle.
Par Dr Cheikh Ahmed Tidiane Faye, Géomorphologue, Enseignant chercheur à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar
Le changement climatique est souvent raconté à travers des images spectaculaires : une vague qui engloutit une route, une maison emportée par l’érosion, un quartier noyé après une pluie exceptionnelle. Pourtant, les transformations les plus profondes sont parfois silencieuses et progressives. La mer monte de quelques millimètres chaque année, le trait de côte recule imperceptiblement, la nappe phréatique se rapproche de la surface, les sols perdent leur capacité naturelle d’absorption et les villes continuent de s’étendre vers des espaces dont la géographie même annonce la vulnérabilité. C’est précisément cette accumulation lente de facteurs qui fait aujourd’hui du littoral ouest-africain l’une des principales lignes de front du changement global.
De Saint-Louis à Lagos, en passant par Dakar, Banjul, Conakry, Abidjan, Lomé et Cotonou, les grandes villes côtières concentrent une part croissante des populations, des infrastructures et des activités économiques. Cette littoralisation de l’économie et du peuplement est devenue l’un des traits majeurs de la transformation territoriale africaine. Mais elle produit un paradoxe : les espaces qui concentrent le plus de richesses et d’opportunités sont également ceux qui deviennent les plus exposés aux risques environnementaux. Selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), le nombre de personnes africaines exposées à l’élévation du niveau marin pourrait atteindre entre 108 et 116 millions dès 2030, contre environ 54 millions au début des années 2000, avant de progresser vers 190 à 245 millions à l’horizon 2060. Ces chiffres montrent que la question ne relève plus d’un futur lointain : la vulnérabilité côtière est désormais une réalité démographique, urbaine et économique contemporaine.
Cette vulnérabilité a déjà un coût considérable. Une étude de la Banque mondiale consacrée aux côtes du Bénin, de la Côte d’Ivoire, du Sénégal et du Togo estimait qu’en 2017, l’érosion côtière, les inondations et la pollution avaient engendré des pertes économiques d’environ 3,8 milliards de dollars, soit près de 5,3 % du produit intérieur brut cumulé de ces quatre pays. Plus de la moitié du linéaire côtier étudié présentait des signes d’érosion, avec un recul moyen estimé à près de 1,8 mètre par an. Ces données illustrent la profondeur de la crise en cours : le littoral ouest-africain ne peut plus être envisagé uniquement comme une façade maritime attractive ou comme un espace de développement économique. Il doit désormais être considéré comme un territoire stratégique où se croisent les enjeux de sécurité, d’aménagement, d’adaptation climatique et de souveraineté.
C’est dans ce contexte régional que Nouakchott présente une situation particulièrement singulière. La capitale mauritanienne ne peut être assimilée à une simple ville installée au bord de l’Atlantique. Son développement s’est effectué en grande partie dans les espaces bas de l’Aftout es-Sahéli, une vaste dépression littorale située à l’arrière d’un cordon dunaire qui sépare historiquement l’océan des terres intérieures. Cette configuration géomorphologique est au cœur de la vulnérabilité de la ville. Des travaux scientifiques consacrés au fonctionnement hydrogéologique de Nouakchott montrent qu’environ 60 % de son espace urbain se situe à moins d’un mètre au-dessus du niveau marin. Cette donnée, à elle seule, devrait imposer une réflexion approfondie sur l’avenir de l’urbanisation dans la capitale mauritanienne.
Car dans une ville où une part aussi importante du territoire se situe à une altitude extrêmement faible, l’élévation du niveau marin ne constitue pas une abstraction statistique. Les projections du GIEC indiquent que la hausse du niveau moyen des mers se poursuivra tout au long du XXIe siècle, avec des variations selon les scénarios d’émissions et les contextes régionaux. À l’échelle mondiale, l’élévation pourrait atteindre plusieurs dizaines de centimètres d’ici la fin du siècle, voire s’approcher ou dépasser le mètre dans les scénarios les plus pessimistes. Pour Nouakchott, la question ne réside cependant pas uniquement dans la hauteur moyenne de l’eau. Le danger vient surtout de l’interaction entre cette élévation progressive et les événements extrêmes. Une hausse apparemment limitée du niveau moyen de la mer peut considérablement augmenter la fréquence des submersions lors des fortes houles, des marées exceptionnelles et des surcotes. Autrement dit, la montée lente de la mer prépare progressivement les conditions qui rendent les événements extrêmes beaucoup plus dangereux.
La première ligne de défense de Nouakchott est naturelle : il s’agit du cordon dunaire littoral qui sépare l’océan des espaces urbains situés dans les dépressions arrière-littorales. Cette formation sableuse joue un rôle comparable à celui d’une infrastructure naturelle de protection. Elle absorbe une partie de l’énergie marine et limite la pénétration directe des eaux océaniques vers l’intérieur. Mais contrairement à un ouvrage de génie civil, une dune est un système vivant et mobile, soumis à la circulation des sédiments, à l’action des vents, des vagues et des courants. Sa stabilité dépend donc d’un équilibre environnemental particulièrement fragile. L’érosion, l’extraction de sable, la pression urbaine ou encore la construction d’infrastructures susceptibles de perturber le transit sédimentaire peuvent progressivement réduire son efficacité protectrice.
Le scénario le plus préoccupant pour Nouakchott ne serait donc pas nécessairement celui d’une avancée uniforme et progressive de la mer. Il pourrait prendre la forme d’une rupture localisée ou d’un franchissement temporaire du cordon littoral lors d’un événement marin extrême. Une brèche, même limitée spatialement, pourrait permettre à l’eau de pénétrer dans une ville caractérisée par une topographie très faible et par l’existence de vastes dépressions où les eaux pourraient s’accumuler durablement. La géographie transforme ainsi un événement ponctuel en risque potentiel de grande ampleur. Lorsque l’eau pénètre dans un espace situé à faible altitude, son évacuation devient difficile, notamment lorsque les pentes naturelles sont insuffisantes et que les réseaux artificiels de drainage ne disposent pas des capacités nécessaires.
Mais réduire le risque de Nouakchott à la seule menace océanique serait une erreur. La capitale mauritanienne est confrontée à une situation hydrologique beaucoup plus complexe, qui constitue probablement l’un des aspects les plus originaux de sa vulnérabilité. L’eau ne menace pas seulement de venir de la mer ; elle peut également tomber du ciel et remonter du sous-sol. Les recherches conduites sur la nappe phréatique de Nouakchott ont notamment mis en évidence une élévation significative de son niveau au cours des dernières décennies. Selon l’étude publiée par Salem, Leduc et leurs collaborateurs dans Comptes Rendus Geoscience, le niveau de la nappe aurait augmenté de l’ordre de un à deux mètres sur une période d’environ quarante ans dans plusieurs secteurs de l’agglomération.
Ce phénomène est particulièrement révélateur des transformations induites par l’urbanisation. Dans une ville désertique où l’eau a longtemps constitué une ressource rare, l’augmentation massive de l’approvisionnement en eau potable et l’insuffisance historique des systèmes d’assainissement ont paradoxalement contribué à créer une nouvelle vulnérabilité. Une part importante de l’eau distribuée aux ménages finit en effet par rejoindre le sous-sol à travers les fuites des réseaux, les systèmes d’assainissement autonomes, les infiltrations et l’absence d’évacuation efficace des eaux usées. Avec une consommation urbaine qui a fortement progressé parallèlement à l’explosion démographique de la capitale, le fonctionnement hydrologique naturel de l’espace urbain a été progressivement modifié. Les chercheurs évoquent ainsi une alimentation anthropique de la nappe, largement liée au métabolisme même de la ville.
Cette situation produit un paradoxe saisissant : Nouakchott, située aux portes du Sahara, doit aujourd’hui gérer les conséquences d’un excès d’eau souterraine. Dans certains secteurs, la proximité de la nappe avec la surface fragilise les fondations, dégrade les bâtiments et favorise l’apparition de zones humides permanentes ou temporaires au cœur même de l’espace urbain. Cette remontée limite également la capacité des sols à absorber les eaux de pluie, augmentant ainsi les risques de stagnation et d’inondation lors d’épisodes pluviométriques intenses. La vulnérabilité de Nouakchott ne peut donc pas être comprise à travers un seul mécanisme. Elle résulte d’une véritable convergence hydrologique.
L’eau peut ainsi arriver simultanément de trois directions. Elle vient de l’Ouest, portée par l’océan Atlantique et les risques de submersion marine ; elle tombe du ciel lors d’épisodes pluviométriques susceptibles de saturer rapidement les espaces urbains ; elle remonte enfin du sous-sol à travers une nappe phréatique dont le niveau a été profondément influencé par les transformations anthropiques. Cette triple dynamique transforme Nouakchott en un système urbain particulièrement complexe. Plus la nappe est proche de la surface, moins les eaux pluviales peuvent s’infiltrer. Plus les sols sont imperméabilisés par l’urbanisation, plus le ruissellement augmente. Plus les dépressions sont occupées, plus l’eau rencontre des obstacles à son écoulement. Et si, dans le même temps, les niveaux marins extrêmes deviennent plus fréquents, l’ensemble du système urbain peut atteindre un seuil critique.
C’est ici qu’intervient pleinement la question climatique. Le changement climatique ne doit pas être présenté comme l’unique responsable des risques auxquels Nouakchott est confrontée. Il agit plutôt comme un puissant multiplicateur de vulnérabilités déjà existantes. Le GIEC insiste sur cette interaction entre aléas climatiques et exposition humaine : la catastrophe n’est jamais produite uniquement par le phénomène naturel, elle résulte de la rencontre entre un aléa, des populations exposées et des vulnérabilités territoriales. La montée du niveau marin amplifie ainsi un risque qui existe déjà en raison de la faible altitude de la ville ; les événements pluvieux extrêmes aggravent les difficultés d’une urbanisation insuffisamment drainée ; la pression démographique accroît le nombre de personnes et d’infrastructures exposées.
Cette dynamique est particulièrement préoccupante à l’échelle de l’ensemble du continent. Le GIEC estime que les dommages économiques liés aux risques côtiers pourraient atteindre des niveaux considérables dans les grandes villes africaines si des politiques ambitieuses d’adaptation ne sont pas mises en œuvre. Les coûts ne concernent pas uniquement les habitations directement touchées par les inondations. Ils incluent également la dégradation des routes, des réseaux électriques, des infrastructures sanitaires, des systèmes d’approvisionnement en eau, des activités portuaires et des équipements administratifs. Dans des capitales fortement centralisées comme Nouakchott, où se concentrent les principales institutions politiques et économiques du pays, une catastrophe urbaine majeure pourrait rapidement dépasser l’échelle municipale pour devenir une question de sécurité nationale.
Le cas de Nouakchott renvoie ainsi à une problématique plus large : celle du modèle de développement des villes littorales africaines. Pendant plusieurs décennies, l’urbanisation a souvent progressé plus rapidement que les capacités de planification et d’équipement. Les villes se sont étendues vers les espaces disponibles, parfois sans tenir suffisamment compte des dépressions naturelles, des anciens axes d’écoulement des eaux ou de la dynamique du trait de côte. Les zones basses ont accueilli des populations et des infrastructures, tandis que les espaces naturels capables de jouer un rôle de stockage temporaire ou de protection ont été progressivement réduits. Le risque actuel est donc en partie l’héritage d’une urbanisation qui a parfois construit contre les contraintes du territoire plutôt qu’avec elles.
L’une des leçons majeures de la crise littorale ouest-africaine est précisément que les solutions ne peuvent plus être exclusivement techniques. Construire des digues peut être nécessaire dans certains secteurs stratégiques, mais une digue ne résout pas la remontée de la nappe phréatique, ne règle pas les problèmes d’assainissement et peut, lorsqu’elle est conçue isolément, déplacer le risque vers d’autres territoires. La réponse doit être systémique. Elle doit associer les infrastructures de protection aux solutions fondées sur la nature, restaurer les cordons dunaires, protéger les espaces naturels capables de retenir les eaux, améliorer les systèmes d’assainissement et de drainage et, surtout, intégrer la connaissance géomorphologique dans les politiques d’urbanisation.
Il devient notamment indispensable d’établir une véritable géographie réglementaire du risque. Toutes les portions du territoire urbain ne présentent pas le même niveau de vulnérabilité et ne devraient donc pas être soumises aux mêmes règles d’occupation du sol. Les dépressions les plus basses, les zones soumises à la remontée de la nappe ou les secteurs directement exposés aux risques de submersion doivent faire l’objet de réglementations spécifiques. La cartographie de la vulnérabilité doit devenir un outil central de la décision publique et non un simple document scientifique conservé dans les administrations ou les universités. L’enjeu est d’anticiper les territoires où l’urbanisation devra être limitée, adaptée ou, dans certains cas, progressivement reconfigurée.
Nouakchott peut ainsi être considérée comme un véritable laboratoire des vulnérabilités urbaines africaines du XXIe siècle. Son originalité tient à la convergence exceptionnelle de plusieurs facteurs : une ville en pleine croissance démographique, installée dans une dépression littorale de très faible altitude, protégée par un cordon dunaire fragile, confrontée à la montée progressive du niveau marin et à des événements extrêmes, tout en subissant les effets d’une remontée de nappe liée en partie à son propre fonctionnement urbain. Cette combinaison fait de la capitale mauritanienne un cas d’école pour comprendre les interactions complexes entre géomorphologie, urbanisation et changement climatique.
La principale leçon que nous enseigne Nouakchott est finalement d’une grande simplicité : aucune ville ne peut durablement s’affranchir de la géographie sur laquelle elle est construite. Les dépressions continueront à concentrer les eaux, les anciens chenaux chercheront à retrouver leurs trajectoires, les dunes resteront mobiles et la mer poursuivra son mouvement. L’urbanisme ne peut supprimer ces réalités physiques ; il peut seulement choisir de les ignorer ou de les intégrer. Or, ignorer la géographie revient souvent à transformer les contraintes naturelles en catastrophes futures.
Pour les villes du littoral ouest-africain, le défi des prochaines décennies ne sera donc pas seulement de construire davantage d’infrastructures. Il sera de construire autrement. Cela suppose de passer d’une logique de réaction après la catastrophe à une culture de l’anticipation, de replacer la connaissance scientifique au cœur de la décision publique et de faire de la géomorphologie, de l’hydrologie et de la climatologie des instruments essentiels de la planification territoriale.
La question n’est plus véritablement de savoir si les transformations climatiques affecteront les villes du littoral africain. Elles les affectent déjà. La véritable interrogation est désormais de savoir si les États et les collectivités seront capables d’agir suffisamment tôt pour empêcher que les vulnérabilités silencieuses d’aujourd’hui ne deviennent les catastrophes majeures de demain. À cet égard, Nouakchott n’est pas seulement une ville menacée par les eaux. Elle est peut-être l’un des premiers avertissements adressés à l’ensemble des métropoles du littoral ouest-africain.
Références scientifiques et institutionnelles
- Salem, M. A., Leduc, C., Marlin, C. et al. (2017). Impacts of climate change and anthropization on groundwater resources in the Nouakchott urban area (coastal Mauritania). Comptes Rendus Geoscience, 349(6-7), 280-289. https://doi.org/10.1016/j.crte.2017.09.011
- IPCC (2022). Climate Change 2022: Impacts, Adaptation and Vulnerability. Working Group II Contribution to the Sixth Assessment Report. Chapter 9: Africa. Cambridge University Press.
- IPCC (2021). Climate Change 2021: The Physical Science Basis. Working Group I Contribution to the Sixth Assessment Report.
- World Bank (2019). The Cost of Coastal Zone Degradation in West Africa: Benin, Côte d’Ivoire, Senegal and Togo.
- Kulp, S. A. et Strauss, B. H. (2019). New elevation data triple estimates of global vulnerability to sea-level rise and coastal flooding. Nature Communications, 10, 4844.
- UN-Habitat (2020). The State of African Cities and Coastal Urbanization.
- Nicholls, R. J. et al. Travaux sur la vulnérabilité des zones côtières de faible altitude et les risques associés à l’élévation du niveau marin.
N.B : Cet article a été rédigé sur la demande de l’Association des Journalistes du Littoral-AJAL (Mauritanie)
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