Ghazouani et la raison d’État

Par Ahmed Mohamed Hamada
Écrivain et analyste politique

Il n’est sans doute pas anodin que le président de la République, Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, ait choisi ce moment précis pour s’adresser longuement à la presse nationale et internationale. À travers une conférence couvrant aussi bien les questions institutionnelles que les enjeux économiques, sécuritaires, énergétiques ou migratoires, le chef de l’État a cherché moins à dresser un bilan qu’à exposer une vision d’ensemble de la trajectoire que la Mauritanie entend suivre dans un environnement régional particulièrement instable.

À l’heure où le Sahel demeure l’une des régions les plus fragiles du continent, où les crises politiques se succèdent et où les turbulences économiques mondiales continuent de peser sur les pays en développement, les citoyens sont en droit d’attendre des réponses claires quant aux orientations de leur pays. C’est précisément à cet exercice que s’est livré le président mauritanien.

Les appréciations divergeront inévitablement selon les sensibilités politiques. Mais il serait réducteur de considérer cette conférence comme une simple opération de communication. Elle s’est plutôt imposée comme une tentative de replacer les principaux dossiers nationaux dans une lecture cohérente de l’action publique, fondée sur la continuité de l’État, la stabilité institutionnelle et la recherche d’un développement progressif.

Le premier message fort concerne la question d’un éventuel troisième mandat. Alors que plusieurs pays africains ont vu cette problématique provoquer des crises politiques profondes, Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani a réaffirmé son attachement à la Constitution et à la volonté populaire. Au-delà de la portée juridique de cette déclaration, le signal est éminemment politique : la stabilité des institutions ne saurait être sacrifiée aux calculs de circonstance. Dans une région où les équilibres institutionnels demeurent fragiles, cette prise de position contribue à renforcer l’image d’une Mauritanie attachée au respect des règles constitutionnelles.

Concernant l’action gouvernementale, le président a adopté un ton mesuré. Sans chercher à présenter un tableau idéal, il a reconnu que les résultats obtenus restent en deçà des attentes des citoyens. Cette reconnaissance tranche avec les discours d’autosatisfaction qui accompagnent souvent l’exercice du pouvoir. Elle traduit également une conception selon laquelle les réformes structurelles ne produisent pas d’effets immédiats, mais s’inscrivent dans une logique d’accumulation et de long terme.

Les difficultés auxquelles demeure confrontée la Mauritanie dans les domaines de l’éducation, de la santé, de l’accès à l’eau ou à l’électricité ne sont pas apparues récemment. Elles résultent de déséquilibres anciens qui ne peuvent être corrigés en quelques années. L’évaluation de l’action publique doit donc tenir compte de cette réalité et apprécier les dynamiques engagées autant que les insuffisances qui persistent.

Sur la question de la corruption, le chef de l’État a rappelé un principe fondamental : l’État de droit ne peut se construire qu’à travers des institutions crédibles. La lutte contre la corruption ne saurait reposer sur des campagnes médiatiques ou sur des procès d’intention, mais sur une justice indépendante, des organes de contrôle efficaces et le strict respect des procédures. Cette approche peut sembler moins spectaculaire, mais elle demeure la seule susceptible d’ancrer durablement une véritable culture de la reddition des comptes.

Les questions sécuritaires ont naturellement occupé une place importante dans les échanges. Dans un Sahel marqué par l’expansion des groupes armés, les coups d’État successifs et la dégradation de l’environnement stratégique, la Mauritanie apparaît comme une exception relative. Cette stabilité n’est pas le fruit du hasard. Elle résulte d’un investissement constant dans les capacités des forces de défense et de sécurité, mais aussi d’une diplomatie prudente privilégiant le dialogue et le bon voisinage.

La relation avec le Mali illustre parfaitement cette approche. Nouakchott continue de privilégier une politique fondée sur le respect mutuel et la coopération, convaincue que la sécurité nationale ne peut être dissociée de celle de son environnement immédiat.

Le dossier migratoire a également été abordé avec une certaine nuance. Le président a clairement distingué les migrants des réseaux criminels qui exploitent leur vulnérabilité. Cette distinction traduit une volonté de concilier le respect des impératifs humanitaires avec l’exercice légitime de la souveraineté de l’État sur ses frontières.

Sur le plan économique, le président s’est appuyé sur plusieurs indicateurs macroéconomiques pour défendre les orientations retenues, notamment la réduction de l’endettement public et la maîtrise du déficit budgétaire. Si ces performances ne se traduisent pas encore pleinement dans le quotidien des citoyens, elles constituent néanmoins les fondations indispensables d’une croissance durable. Aucun pays ne peut financer efficacement son développement sans assainir préalablement ses finances publiques.

Les perspectives ouvertes par les ressources gazières occupent désormais une place centrale dans cette stratégie. Là encore, le discours présidentiel s’est voulu réaliste. Les ressources naturelles, aussi prometteuses soient-elles, ne se transforment pas spontanément en prospérité. Elles exigent des investissements considérables, des compétences techniques et des partenariats internationaux solides. Dans cette logique, la coopération avec les entreprises étrangères n’est pas présentée comme une remise en cause de la souveraineté nationale, mais comme un levier indispensable pour valoriser efficacement les richesses du pays.

À propos de la loi dite des symboles, Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani a tenté de tracer une ligne de partage entre la liberté d’expression, qu’il réaffirme comme un principe fondamental, et les discours susceptibles de porter atteinte à la cohésion nationale ou aux institutions républicaines. Plus significatif encore, il s’est déclaré disposé à revoir la dénomination et la formulation du texte si cela permettait d’écarter toute ambiguïté, signe d’une ouverture au débat plutôt que d’un attachement rigide à une rédaction donnée.

Les jeunes ont également occupé une place centrale dans son intervention. Leur insertion dans les responsabilités publiques, le développement de la formation professionnelle et l’encouragement à l’entrepreneuriat constituent, selon lui, les piliers de la Mauritanie de demain. Plus qu’un simple slogan politique, cette orientation traduit la conviction que le développement durable passe avant tout par l’investissement dans le capital humain.

Au fond, le véritable fil conducteur de cette conférence de presse résidait moins dans chacun des dossiers abordés que dans une certaine conception de l’État. Tous les sujets, de la sécurité à l’économie, de la gouvernance aux questions sociales, convergeaient vers une même idée : préserver la stabilité, renforcer les institutions et consolider l’unité nationale comme conditions indispensables à toute politique de réforme.

Certes, les attentes sociales demeurent fortes et les défis restent nombreux. Les Mauritaniens aspirent légitimement à une amélioration tangible de leurs conditions de vie, à davantage d’opportunités et à une administration toujours plus performante. Mais il serait tout aussi difficile d’ignorer que, dans un environnement régional profondément instable, la Mauritanie est parvenue à préserver ses équilibres, à renforcer sa crédibilité diplomatique et à engager des projets structurants susceptibles de transformer durablement son économie.

cette conférence de presse ne constituait pas seulement une défense d’un bilan gouvernemental. Elle apparaissait surtout comme une défense d’une certaine idée de l’État : un État qui privilégie la stabilité plutôt que l’aventure, les institutions plutôt que la personnalisation du pouvoir, les réformes graduelles plutôt que les ruptures brutales. Une vision qui peut naturellement faire l’objet de débats, mais qui, dans le contexte sahélien actuel, mérite d’être examinée avec le recul qu’impose toute analyse sérieuse.

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