Par Ahmed Mohamed Hamada Écrivain et analyste politique
Certains dossiers, lorsqu’ils émergent dans l’espace public, ne se contentent pas de révéler des dysfonctionnements administratifs isolés ; ils agissent comme des révélateurs d’un mode de gouvernance, mettant à nu des pratiques récurrentes et réactivant des interrogations fondamentales sur la responsabilité, la transparence et la robustesse des mécanismes de contrôle. Ce que les médias ont désigné comme le « scandale des parcelles blanches » s’inscrit pleinement dans cette catégorie : celle des affaires qui, au-delà de leur matérialité immédiate, interrogent en profondeur l’architecture même de l’action publique.
L’analyse de ce dossier ne peut être dissociée des éléments portés à la connaissance de l’opinion par l’Agence indépendante Al-Akhbar, dont l’enquête, appuyée sur des documents et correspondances officiels, a permis de reconstituer le cheminement de ces parcelles et d’en dévoiler les ressorts internes.
Le recours à cette source ne relève pas d’un simple appui documentaire : il structure la lecture du dossier, tout en imposant la prudence nécessaire face à des données de nature médiatique, appelées à être confirmées, nuancées ou contestées à la lumière des investigations officielles et des prises de position des parties concernées.
Ce que révèle l’examen minutieux des faits, c’est moins une anomalie ponctuelle qu’un enchaînement procédural suffisamment cohérent pour interroger.
À l’origine, des documents coutumiers incomplets ; à l’issue, des droits de propriété consolidés, en passant par des circuits de légalisation formelle qui semblent avoir fonctionné davantage comme des instruments de validation que comme de véritables filtres de contrôle. Entre ces deux extrémités, se dessine une trajectoire qui, sous couvert de régularité apparente, s’apparente à un usage habile des failles du système — chevauchements de compétences, insuffisances de coordination, fragilité des mécanismes de vérification.
Mais au-delà des procédures, c’est la sociologie des bénéficiaires qui confère à cette affaire sa portée la plus sensible. L’apparition de noms liés, de près ou de loin, à des sphères d’influence ou à des cercles décisionnels ne saurait être reléguée au rang de simple coïncidence. Elle pose, avec acuité, la question de savoir si l’on est face à des dérives individuelles, certes condamnables mais circonscrites, ou face à un dispositif structurel qui, en l’absence de garde-fous effectifs, rend possible — voire reproductible — ce type de pratiques.
Ce dossier met également en lumière une autre réalité préoccupante : la porosité de certains circuits administratifs. Le contournement d’instances de contrôle, l’utilisation de rapports en dehors de leur circuit hiérarchique normal, ou encore la validation implicite de procédures incomplètes traduisent moins une rupture avec la légalité formelle qu’un glissement vers une zone grise où la conformité administrative ne garantit plus la légitimité des décisions.
Or, c’est précisément dans cet interstice que se fragilise la confiance des citoyens envers leurs institutions.Les mesures prises par les autorités, notamment les révocations ayant touché plusieurs responsables, témoignent d’une volonté d’endiguer les effets immédiats de l’affaire. Elles n’épuisent cependant pas le débat. Car au-delà de la sanction, se pose une question plus exigeante : celle de la capacité du système à se réformer lui-même.
Peut-on espérer prévenir la répétition de telles situations par des ajustements ponctuels, ou faut-il engager une refonte plus profonde des mécanismes de validation, des procédures de contrôle et de la répartition des responsabilités dans la gestion foncière ?
Réduire ce dossier à une simple affaire de responsabilité individuelle serait une lecture commode, mais insuffisante. Le foncier, dans tout État, constitue bien plus qu’un actif économique : il est un levier de justice sociale, un facteur d’équilibre territorial et un indicateur de la qualité de la gouvernance.
Toute défaillance dans sa gestion produit des effets durables, tant sur la perception de l’équité que sur la crédibilité de l’État.Dans un contexte mauritanien marqué par une urbanisation accélérée et une pression croissante sur le foncier urbain, l’exigence d’un système plus transparent, plus rigoureux et plus résilient face aux tentatives de contournement apparaît désormais incontournable. Qu’elles soient motivées par des intérêts particuliers ou rendues possibles par des lacunes procédurales, ces pratiques ne peuvent prospérer que là où le contrôle faiblit et où la responsabilité se dilue.Dès lors, l’enjeu dépasse largement le cadre de ce dossier. Il tient à une interrogation de fond : s’agit-il d’un incident isolé, destiné à être absorbé par les mécanismes habituels de gestion de crise, ou d’un signal appelant à une reconfiguration plus profonde des rapports entre pouvoir et responsabilité ? Entre la lettre de la loi et son esprit, entre ce qui est juridiquement possible et ce qui est moralement acceptable, c’est toute une ligne de fracture qui apparaît.Car, en définitive, la véritable question n’est pas seulement de savoir comment corriger un dysfonctionnement, mais comment construire un système qui en rende la répétition improbable — non par la seule dissuasion, mais par la solidité des procédures, la transparence des décisions et l’indépendance effective des mécanismes de contrôle.
Reste à savoir si cette affaire marquera un tournant vers une réforme institutionnelle assumée, ou si elle rejoindra la longue liste des dossiers refermés administrativement, sans avoir été véritablement tranchés sur les plans politique et sociétal.
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