La migration africaine entre sécurité et droits humains à la lumière de l’expérience marocaine

La migration en provenance d’Afrique de l’Ouest ne se résume plus aux images de transit ou aux scènes de détresse humaine relayées par les médias. Elle est devenue un dossier stratégique complexe, au croisement des enjeux de sécurité, de développement, de droits humains et de relations entre États. Dans ce contexte, le débat sur la gestion des migrations revêt une dimension régionale de plus en plus centrale, notamment pour des pays comme le Maroc et la Mauritanie, situés au cœur de ces recompositions géographiques et politiques.

L’ouvrage récemment publié par le journaliste et chercheur sénégalais Mamadou Mouth Bane, intitulé «Gestion des flux migratoires en provenance de l’Afrique de l’Ouest – Cas du Maroc», offre une clé de lecture précieuse pour repenser cette question en dehors des approches réductrices. Plutôt que d’aborder la migration comme une crise conjoncturelle ou une menace strictement sécuritaire, le livre invite, de manière implicite, à l’analyser comme le produit de déséquilibres structurels profonds au sein de l’espace africain, et comme un véritable test de la capacité des États à élaborer des politiques équilibrées, capables de préserver la souveraineté sans sacrifier la dignité humaine.

Du transit à la responsabilité

Longtemps, le Maroc, à l’instar d’autres pays d’Afrique du Nord et de l’Ouest, a été classé dans la catégorie des «pays de transit». Or, cette lecture ne suffit plus à rendre compte de la réalité actuelle. Comme le souligne l’ouvrage, le Maroc est désormais un pays d’accueil, de gestion et d’encadrement juridique et politique des trajectoires migratoires. Cette évolution ne signifie pas que les défis ont été résolus, mais elle traduit un passage significatif d’une logique de déni ou de gestion circonstancielle à une logique de responsabilité politique.

D’un point de vue des droits humains, cette transformation soulève des questions essentielles : comment concilier la protection des frontières avec le respect des droits des migrants ? Comment lutter contre l’exploitation des personnes migrantes par les réseaux de traite sans sombrer dans une criminalisation collective ? Et comment un État peut-il assumer ses responsabilités sans devenir le réceptacle des crises produites ailleurs ?

La migration comme miroir des déséquilibres régionaux

L’un des apports majeurs du livre réside dans le lien étroit qu’il établit entre migration et instabilité dans le Sahel et en Afrique de l’Ouest. La migration n’est pas, dans bien des cas, un choix libre, mais la conséquence directe de la pauvreté, des conflits armés, du changement climatique et de la faiblesse de la gouvernance. Dès lors, faire porter aux seuls pays de transit ou d’accueil la responsabilité de la gestion migratoire constitue une approche moralement et politiquement insuffisante.

Pour des pays comme la Mauritanie et le Maroc, l’enjeu ne se limite donc pas au contrôle des frontières. Il réside surtout dans l’engagement en faveur d’une réflexion régionale partagée, reliant la migration aux politiques de développement et plaçant l’être humain au cœur de l’action publique, plutôt que de le réduire à un chiffre ou à une menace.

Le Maroc comme laboratoire 

L’un des enseignements majeurs mis en avant par l’ouvrage est la reconnaissance explicite des avancées de l’expérience marocaine en matière de gestion migratoire. L’auteur souligne la capacité du Maroc à dépasser une approche conjoncturelle ou improvisée de la migration, pour s’engager progressivement dans la construction d’une politique publique structurée, fondée sur un encadrement juridique, institutionnel et humain du phénomène migratoire. Cette évolution est présentée comme un tournant significatif dans un contexte africain marqué par la fragilité des réponses étatiques.

Sans ériger le Maroc en modèle idéal ou exportable, le livre met en valeur le fait que l’expérience marocaine a démontré qu’il est possible de concilier exigences de souveraineté et de sécurité avec le respect des droits des migrants, y compris dans un environnement régional instable. Les résultats obtenus, tels que décrits par l’auteur, ne relèvent ni du discours symbolique ni de la communication politique, mais traduisent une volonté assumée de reconnaître la migration comme une réalité durable, appelant des politiques de long terme plutôt que des réponses exclusivement sécuritaires.

Cette lucidité, que l’ouvrage considère comme l’un des points forts du cas marocain, constitue aujourd’hui un enseignement essentiel pour la région. L’approche fondée sur les droits humains n’y est pas présentée comme un luxe moral, mais comme une condition de la stabilité à moyen et long terme. Un État qui parvient à protéger les droits des migrants, suggère l’analyse, renforce en profondeur sa propre architecture des droits et consolide sa cohésion sociale, au lieu de l’affaiblir.

Vers un débat maghrébin–africain responsable

La publication de cette réflexion sur un site d’information mauritanien n’a rien d’anecdotique. La Mauritanie, à l’instar du Maroc, occupe une position sensible sur les routes migratoires régionales et fait face à des défis comparables, malgré des contextes différents. L’enjeu aujourd’hui n’est donc pas l’échange d’accusations ou le transfert des responsabilités, mais l’ouverture d’un débat franc et responsable sur le partage des charges, la convergence des visions et la construction de politiques migratoires respectueuses de la dignité humaine tout en préservant l’autorité de l’État.

La migration n’est pas le problème d’un pays en particulier. Elle constitue une épreuve collective de la capacité des États africains à appréhender la complexité du monde contemporain avec lucidité, humanité et sens de l’anticipation. C’est en cela que ce débat s’impose comme une nécessité politique et éthique, bien au-delà d’un simple sujet conjoncturel de consommation médiatique.

Ami El Moudni

Journaliste marocain et chercheur en droits humains

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