Par Ahmed Mohamed HamadaÉcrivain et analyste politique

Longtemps cantonnée à ses rentes minières et halieutiques, la Mauritanie tente aujourd’hui un repositionnement stratégique dans les nouvelles géographies de l’énergie. Entre échecs passés et promesses futures, Nouadhibou cristallise cette mutation : d’un projet industriel avorté à un hub potentiel du gaz et de l’hydrogène vert. Mais cette trajectoire reste suspendue à une équation décisive — celle de la gouvernance et de l’ancrage local de la rente.Une ambition énergétique ancienne, des fondations fragilesDès les années 1970, dans le sillage des chocs pétroliers, la Mauritanie s’engage dans une tentative de structuration de son autonomie énergétique. La création d’une raffinerie à Nouadhibou répond à une logique d’industrialisation et de substitution aux importations.Mais cette initiative s’inscrit dans un environnement peu propice : un marché intérieur limité, une absence d’intégration régionale effective, des coûts d’exploitation élevés et des choix technologiques rapidement dépassés. Le projet, faute de viabilité économique, s’enlise progressivement avant d’être abandonné en 1999.Cet épisode inaugure une constante dans la trajectoire énergétique du pays : un volontarisme politique souvent en décalage avec ses capacités structurelles.L’interlude pétrolier : une promesse déçueLa découverte du champ offshore de Chinguetti en 2001, suivie de sa mise en production en 2006, semble ouvrir une nouvelle ère. Pour la première fois, la Mauritanie accède au statut de producteur de pétrole.Mais cette séquence reste éphémère.Sous l’effet conjugué de contraintes géologiques, de surestimations initiales et de difficultés techniques, la production décline rapidement. L’expérience met en évidence la vulnérabilité d’un modèle fondé sur des ressources instables et mal maîtrisées.Le tournant gazier : une insertion dans les marchés globauxLa découverte du champ gazier Greater Tortue Ahmeyim (GTA), à la frontière maritime entre la Mauritanie et le Sénégal, constitue un changement d’échelle.
Porté par un consortium associant BP, Kosmos Energy et la Société Mauritanienne des Hydrocarbures, le projet s’inscrit dans une logique d’exportation de gaz naturel liquéfié (GNL), pleinement intégrée aux marchés internationaux.
Ce repositionnement intervient dans un contexte de recomposition accélérée des équilibres énergétiques mondiaux. La recherche européenne de sources alternatives, notamment depuis la guerre en Ukraine, confère à l’Afrique de l’Ouest une importance stratégique renouvelée.La Mauritanie se trouve ainsi projetée dans une nouvelle cartographie énergétique, non plus en marge, mais en position d’acteur émergent.Vers un modèle post-carbone : l’hydrogène comme horizonAu-delà du gaz, c’est une mutation plus profonde qui se profile.Avec des conditions naturelles exceptionnelles — vents constants et ensoleillement élevé — la Mauritanie dispose d’un avantage comparatif majeur dans les énergies renouvelables. Plusieurs projets d’envergure, tels qu’Aman Hydrogen ou Nour Mauritania, traduisent cette ambition de s’inscrire dans la production d’hydrogène vert.
L’enjeu dépasse la simple diversification énergétique. Il s’agit d’intégrer les chaînes de valeur émergentes de la transition globale, en se positionnant comme fournisseur d’énergie décarbonée à destination des marchés internationaux.Nouadhibou : recomposition d’un espace stratégiqueDans cette dynamique, Nouadhibou connaît une transformation fonctionnelle majeure.
De plateforme portuaire tournée vers la pêche et l’exportation minière, la ville est appelée à devenir un nœud énergétique multidimensionnel :_ point d’exportation du GNL, pôle de production éolienne, base industrielle pour l’hydrogène vert, hub logistique régional.Sa localisation atlantique et sa relative proximité avec l’Europe renforcent sa centralité dans cette recomposition.Les limites structurelles : entre dépendance et vulnérabilité.
Malgré ces perspectives, plusieurs contraintes demeurent déterminantes.
Les déficits en infrastructures de base, la dépendance aux financements et aux technologies étrangères, le manque de compétences locales spécialisées et les fragilités en matière de gouvernance constituent autant de facteurs de risque.
À cela s’ajoute une concurrence régionale croissante, notamment avec des pays mieux dotés en capacités institutionnelles et industrielles.La question décisive : ancrer la rente dans le tissu nationa. Au-delà des dynamiques macroéconomiques, la soutenabilité du modèle repose sur sa capacité à produire des effets tangibles à l’échelle nationale.Le risque d’une économie d’enclave — où les ressources profitent peu au développement local — reste réel.
La transformation de cette rente en levier de développement suppose : la création d’emplois qualifiés, le renforcement des services publics, une redistribution équitable des revenus, et l’émergence de filières industrielles locales.une équation encore ouverteL’histoire énergétique mauritanienne est marquée par des cycles d’espoir et de désillusion. Aujourd’hui, le pays semble mieux aligné sur les mutations du système énergétique mondial.Mais cette convergence ne garantit pas le succès.

Entre opportunités inédites et fragilités persistantes, une réalité s’impose :la richesse des ressources ne vaut que par la qualité des institutions qui les gouvernent.
Nouadhibou deviendra-t-elle le laboratoire d’un modèle énergétique maîtrisé et inclusif,ou le théâtre d’une nouvelle illusion — plus intégrée, mais tout aussi inégalement partagée ?
![]()
