Rapport de l’Inspection Générale d’État : que nous disent vraiment les chiffres sur notre gestion publique ?

Par Ahmed Mohamed Hamada
Écrivain et analyste politique

Il existe une manière facile de lire un rapport comme celui de l’Inspection Générale d’État : parcourir rapidement les chiffres, s’arrêter sur le plus impressionnant d’entre eux, exprimer sa surprise ou sa colère, puis tourner la page. Et il en existe une autre, plus exigeante mais plus juste : s’attarder un peu sur ces chiffres et demander à chacun d’eux ce qu’il était avant de devenir un simple nombre.

Car derrière chaque montant cité dans ce rapport, il y a une institution censée fonctionner autrement. Derrière chaque irrégularité, il y a un responsable qui a pris une décision, fermé les yeux sur une procédure, ou signé un document qu’il n’aurait pas dû signer. Et derrière chaque recommandation, une question reste en suspens : allons-nous vraiment corriger le problème, ou nous contenterons-nous de le consigner ?

C’est pour cette raison que le rapport annuel de l’Inspection Générale d’État, portant sur les exercices 2024 et 2025, mérite mieux qu’une lecture rapide des titres. Il mérite d’être lu calmement, loin de deux tentations extrêmes qui ne servent ni l’une ni l’autre la vérité : l’exagération, qui transforme chaque irrégularité en scandale, et la minimisation, qui transforme chaque manquement en « incident banal, comme dans toute administration ». Ce rapport ne dit pas que l’administration mauritanienne est gangrenée par la corruption, mais il ne nous autorise pas non plus à traiter ce qu’il révèle comme de simples faux pas sans conséquence. Il offre, selon moi, le portrait fidèle d’une administration qui progresse dans la bonne direction sur certains points, tout en vacillant sérieusement sur d’autres.

Un chiffre qui rassure, une question qui ne se referme pas

Ce qui retient d’abord l’attention du lecteur, c’est que l’Inspection a établi un impact financier des irrégularités s’élevant à 2 375 239 189 ouguiyas, sur un montant total de plus de 32,86 milliards d’ouguiyas ayant fait l’objet d’un audit, en précisant que cet impact financier identifié a été intégralement recouvré.

C’est, franchement, une bonne nouvelle. Le recouvrement des deniers publics n’est pas un détail : c’est le cœur même de tout contrôle sérieux, et cela donne au contribuable une raison légitime de croire qu’une vigilance existe bel et bien. Mais je ne peux pas m’arrêter à ce sentiment de soulagement, car une question plus fondamentale demeure : pourquoi ce dysfonctionnement s’est-il produit en premier lieu ?

Lorsqu’une entité publique paie pour des travaux non réalisés, ou pour des prestations qui ne respectent pas le cahier des charges convenu, récupérer cet argent est une étape nécessaire, mais elle ne clôt pas l’histoire. La question demeure : où étaient les yeux du contrôle à ce moment-là ? Qui suivait l’avancement des travaux, jour après jour ? Qui a signé la réception de l’ouvrage tout en sachant, ou en devant savoir, qu’il était incomplet ? Et comment cette irrégularité a-t-elle pu traverser toutes ces étapes, l’une après l’autre, avant d’être finalement repérée par l’Inspection ?

Ce sont ces questions, bien plus que les chiffres eux-mêmes, qui donnent au rapport sa véritable valeur. Elles nous font passer d’un débat sur « combien avons-nous récupéré ? » à un débat bien plus profond : « comment gérons-nous réellement nos deniers publics ?

Quand la même histoire se répète sous des noms différents

Le tableau se précise encore lorsqu’on parcourt la liste des irrégularités relevées par l’Inspection : des montants versés pour des travaux partiels non exécutés ou non conformes, des pénalités de retard jamais recouvrées, des surfacturations, des créances de l’État restées dans les tiroirs des débiteurs, des impôts non prélevés à la source, des dépenses sans contrepartie réelle, des dépenses insuffisamment justifiées, et des avantages accordés à des agents sans qu’ils y aient droit.

Prise isolément, chacune de ces situations peut sembler une simple erreur administrative, facilement rectifiable. Mais réunies dans un même rapport, elles dessinent les contours d’un problème plus profond : un problème qui touche l’ensemble du cycle de la gestion publique.

Car l’argent public se perd rarement dans un acte de corruption unique et spectaculaire. L’histoire commence souvent par une petite tolérance envers une procédure de routine, une signature qui n’aurait pas dû être apposée, un marché mal encadré, un contrôle interne qui s’est momentanément assoupi. Puis, à force de répétition, l’exception devient la règle, et sa correction devient bien plus difficile que ne l’aurait été sa prévention initiale.

C’est pourquoi ce qui m’a le plus marqué dans ce rapport, ce ne sont pas seulement les irrégularités à impact financier chiffré, mais surtout celles dont l’impact financier direct n’a pas pu être déterminé — car elles sont les plus dangereuses, précisément parce qu’elles restent silencieuses sur le plan chiffré : 16 cas de défaillance du contrôle interne, 12 cas de concurrence fictive, 10 cas d’entente directe injustifiée ou de dépassement du seuil de compétence, sans compter les cas liés à la transparence, au fractionnement des dépenses, et à des ouvrages achevés puis laissés à l’abandon, sans exploitation.

Ces chiffres murmurent quelque chose de simple mais d’essentiel : certaines erreurs coûtent de l’argent à l’État aujourd’hui, et d’autres sont plus dangereuses encore, car elles préparent le terrain à des pertes plus importantes demain.

Le contrôle interne constitue la première ligne de défense, le gardien censé détecter le dysfonctionnement avant que les organes de contrôle externe ne soient contraints d’intervenir sur le terrain. Et lorsque c’est l’inspecteur externe qui découvre, encore et encore, des erreurs que le contrôle interne aurait dû intercepter en premier lieu, la question ne se limite plus à « qui a commis l’erreur ? », mais devient : « pourquoi l’erreur n’a-t-elle pas été détectée de l’intérieur ? » À mon sens, la réforme de ce contrôle interne n’est pas moins urgente que celle des organes d’inspection eux-mêmes ; elle pourrait même la précéder en priorité.

Quand l’argent public passe par une porte étroite : la commande publique

Parmi les dossiers que les données mettent clairement en lumière figure celui de la commande publique, que le rapport qualifie de domaine le plus exposé aux risques. Cela se comprend aisément si l’on considère le volume des fonds qui transitent par les marchés publics, ainsi que la multiplicité de leurs étapes : de la planification à la passation, puis à l’exécution et à la réception.

Or, le problème réside rarement dans le marché en tant que document. Un contrat peut sembler parfaitement bordé sur le papier, puis se déliter sur le terrain faute d’un suivi réel des travaux et des prestations. C’est pourquoi la numérisation des marchés, l’application rigoureuse du code de la commande publique, et le renforcement du contrôle pendant l’exécution — et non plus seulement après coup — ne sont pas de simples mesures techniques arides, mais bien, dans leur essence, une bataille quotidienne pour protéger l’argent public d’une érosion silencieuse.

Quand le chiffre a un visage humain

Ce que le rapport révèle concernant le secteur de la protection sociale mérite, quant à lui, un arrêt différent — plus posé, plus réfléchi.

Ce secteur, par sa nature même, s’adresse aux catégories qui ont le plus besoin de soutien. Aussi, lorsque le rapport évoque des fonds destinés à des activités génératrices de revenus non recouvrés, des financements déposés auprès d’un établissement financier en difficulté, des dépenses exécutées hors des règles de la comptabilité publique, ou des travaux réalisés sans base contractuelle, il ne faut pas se contenter d’une lecture purement comptable.

Car derrière chaque programme social se trouve un être humain bien réel : une famille qui attendait une aide arrivée trop tard, un jeune qui avait placé ses espoirs dans le financement d’un petit projet, une femme qui misait sur une activité génératrice de revenus pour changer quelque chose dans la vie de ses enfants. Lorsque cet argent se perd ou est mal géré, la perte n’est pas seulement chiffrée — c’est une occasion humaine perdue.

Dès lors, protéger les fonds des programmes sociaux dépasse la simple obligation comptable ; c’est, tout simplement, une responsabilité morale. Dans ce contexte, la recommandation de l’Inspection de créer un système d’information pour le suivi et la gestion des aides financières apparaît comme bien plus qu’une mesure technique : bien exploitée, la numérisation peut rendre le parcours de chaque ouguiya plus transparent, révéler où elle est allée, qui en a réellement bénéficié, si elle a servi l’objectif pour lequel elle avait été allouée, et si les prêts et créances ont été recouvrés dans les délais.

Le chiffre qui mérite qu’on s’y attarde

Mais le chiffre le plus interpellant de tout le rapport est peut-être celui-ci : 66 %, le taux d’exécution des actions liées aux recommandations de contrôle.

Cela signifie que 231 actions sur 348 ont été mises en œuvre, tandis que les autres sont restées en suspens durant la période considérée. Et la portée de ce chiffre s’accentue encore lorsqu’on examine les écarts entre secteurs : 94 % de taux d’exécution dans l’agriculture, contre seulement 34 % dans la protection sociale.

Je ne pense pas que cet écart nous autorise à conclure hâtivement qu’un secteur serait « intègre » et l’autre « corrompu » — ce serait une simplification trompeuse d’une réalité bien plus complexe. Mais il nous permet, voire nous impose, de poser une question légitime : pourquoi certains secteurs parviennent-ils à exécuter les recommandations bien mieux que d’autres, avec un tel écart ?

Est-ce une question de capacités des responsables concernés ? De clarté des recommandations et de leur applicabilité concrète ? De faiblesse des mécanismes de suivi ? D’absence d’outils véritablement contraignants capables de transformer une recommandation en obligation ? Ou bien, hypothèse la plus dérangeante, d’une culture administrative qui continue de considérer les recommandations de contrôle comme quelque chose que l’on peut indéfiniment reporter ?

À mon sens, ce point précis constitue le cœur même de ce rapport — et peut-être le cœur de tout dilemme du contrôle, dans quelque administration que ce soit.

Quand le rapport s’achève, la phase la plus difficile commence

Le contrôle ne s’arrête pas lorsque l’inspecteur quitte son bureau et pose son rapport sur la table. C’est précisément là que commence la phase la plus difficile. Un rapport peut être excellent, ses recommandations précises, ses irrégularités méticuleusement documentées — tout ce travail perd néanmoins une grande partie de sa valeur si ces recommandations ne se traduisent pas en décisions concrètes, en véritable reddition de comptes, et en réformes tangibles du fonctionnement quotidien.

C’est pourquoi je rejoins la conclusion du rapport : l’efficacité du contrôle ne se mesure pas au nombre de missions accomplies ni au volume des pages rédigées, mais à la mesure dans laquelle il se traduit réellement en correction sur le terrain.

Et j’irais même plus loin : le meilleur rapport de contrôle n’est pas nécessairement celui qui affiche les chiffres les plus impressionnants, mais celui qui rend le rapport de l’année suivante moins nécessaire à la découverte des mêmes erreurs.

C’est de là que découle l’importance des réformes juridiques et institutionnelles évoquées dans le rapport : les lois relatives à la lutte contre la corruption, à la déclaration de patrimoine et d’intérêts, à l’Autorité nationale de lutte contre la corruption, ainsi que la numérisation des marchés publics et du registre foncier, l’élaboration de cartographies des risques de corruption, et le développement d’une plateforme de suivi des recommandations des organes de contrôle.

Mais ces mesures, aussi importantes soient-elles, ne suffiront pas si elles restent prisonnières des textes, des plateformes et des documents officiels. La véritable réforme commence à un endroit plus profond : au moment où l’agent et le responsable, chacun à son poste, ressentent que le respect de la loi n’est pas une option parmi d’autres, que l’argent public n’appartient à personne en particulier mais à tous, que le non-respect d’une procédure a un prix clair et défini, et que la reddition de comptes ne s’arrête pas au petit fonctionnaire pendant que le décideur haut placé, lui, échappe à toute conséquence.

Une mise en garde nécessaire

Dans le même temps, il faut se garder d’une autre tentation : celle de transformer les rapports de contrôle en instruments d’accusation collective ou de procès d’intention. Toute erreur n’est pas de la corruption, et toute irrégularité procédurale n’est pas la preuve d’une mauvaise foi. L’administration, de par sa nature humaine, est exposée à l’erreur en tout temps et en tout lieu. Mais la différence véritable entre une administration saine et une administration qui s’accommode du dysfonctionnement réside dans la capacité de la première à détecter l’erreur, à la corriger, à en tenir responsable son auteur, puis à prendre les mesures nécessaires pour éviter qu’elle ne se reproduise.

De même, le renforcement des prérogatives des organes de contrôle doit s’accompagner du respect des garanties juridiques et de l’objectivité, afin que le contrôle demeure une institution professionnelle — et non un instrument de règlement de comptes ou de traitement sélectif des dossiers.

Deux messages dans un seul rapport

En définitive, je considère que le rapport de l’Inspection Générale d’État porte deux messages simultanés, et non un seul.

Le premier message est rassurant : il existe un organe de contrôle qui élargit ses outils, développe ses méthodologies, détecte les irrégularités avec une précision croissante, assure le suivi de ses recommandations, participe à la construction d’un dispositif national de lutte contre la corruption, et a su faire recouvrer intégralement l’impact financier identifié par ses missions.

Le second message est plus pressant : des dysfonctionnements récurrents persistent dans la gestion, une faiblesse structurelle affecte le contrôle interne, des risques manifestes entourent la commande publique, et un écart considérable et injustifié subsiste dans l’exécution des recommandations d’un secteur à l’autre.

Entre ces deux messages, notre position doit être équilibrée, non oscillante. Il ne faut pas célébrer le recouvrement des fonds comme si le problème était définitivement résolu, ni traiter ce rapport comme un acte de décès de l’administration publique dans son ensemble.

La juste attitude, selon moi, consiste à le lire comme on lit un miroir : il nous montre des points forts qui méritent d’être valorisés, des points faibles qu’il faut reconnaître sans complaisance ni posture défensive, et des chantiers de réforme qui ne supportent plus l’attente.

L’argent que l’État parvient à récupérer est important, sans aucun doute, mais l’essentiel est de ne pas le perdre à nouveau, de la même manière, l’année prochaine.

La recommandation exécutée aujourd’hui est un pas positif, mais l’essentiel est que les mesures qui étaient nécessaires hier deviennent, demain, une partie normale et évidente du fonctionnement quotidien — et non une exception que l’on célèbre chaque fois qu’elle se réalise.

Au bout du compte, je ne crois pas que la véritable réforme administrative ait toujours besoin de grands slogans ou de plans grandioses. Elle commence parfois par quelque chose de très simple : un agent qui respecte la procédure même lorsque personne ne l’observe à cet instant précis, un responsable qui suit un dossier jusqu’à son terme et non jusqu’à sa simple signature, une institution qui sait précisément où va son argent, un contrôle interne qui joue pleinement son rôle avant que le contrôle externe ne soit contraint d’intervenir, et une recommandation qui ne reste pas prisonnière du papier mais se traduit en action.

C’est seulement lorsque ces éléments simples se réunissent que nous pourrons véritablement affirmer être passés d’une administration qui découvre ses erreurs après qu’elles se soient produites, à une administration qui apprend de ses erreurs et en empêche la répétition.

Et c’est là, à mon sens, le véritable test que le rapport de l’Inspection place devant l’État mauritanien : non pas un test de chiffres, mais un test de volonté.

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