Conflits armés en Afrique, déplacements forcés et santé mentale des femmes : le cas du Mali et de la Mauritanie

Depuis plus d’une décennie, les conflits armés en Afrique subsaharienne ont entraîné des déplacements massifs de populations, bouleversant durablement les structures sociales, économiques et sanitaires des pays concernés. Dans ce contexte, la crise multidimensionnelle qui affecte le Mali depuis 2012 illustre de manière aiguë les effets conjoints de l’insécurité chronique, de l’effondrement des mécanismes de protection sociale et de la persistance de violences ciblant les civils. Les femmes se trouvent au centre de cette crise humanitaire prolongée, non seulement en raison de leur exposition accrue aux violences, mais aussi parce qu’elles assument, dans l’exil comme dans le déplacement interne, la continuité des responsabilités familiales et communautaires. Leur santé mentale apparaît ainsi comme un indicateur sensible de l’impact réel des conflits armés sur les sociétés.

La violence armée, lorsqu’elle s’inscrit dans la durée, agit comme un traumatisme collectif dont les femmes portent une charge psychique particulière. Au Mali, notamment dans les régions de Gao, de Mopti et de Tombouctou, les attaques armées répétées, les déplacements forcés, les enlèvements et les violences sexuelles ont profondément altéré le sentiment de sécurité individuelle et collective. Pour de nombreuses femmes, l’expérience du conflit ne se limite pas à un événement ponctuel, mais correspond à une exposition continue à la peur, à la perte et à l’incertitude. Cette répétition du danger empêche les mécanismes naturels de récupération psychique et favorise l’installation de troubles anxieux chroniques, de syndromes dépressifs et de tableaux de stress post-traumatique complexes.

Les femmes déplacées internes vivent fréquemment dans des sites de fortune ou au sein de familles d’accueil déjà fragilisées par la pauvreté. La promiscuité, l’absence d’intimité et la dépendance économique renforcent un sentiment de dévalorisation et d’impuissance. À cette détresse s’ajoute la désorganisation des rôles sociaux traditionnels, qui prive les femmes de repères identitaires stabilisateurs. La perte de la maison, du village ou du quartier ne constitue pas seulement une perte matérielle, mais une rupture symbolique profonde, qui affecte la continuité biographique et la capacité à se projeter dans l’avenir.

Les violences basées sur le genre occupent une place centrale dans la dégradation de la santé mentale des femmes en contexte de conflit. Les agressions sexuelles, utilisées comme arme de guerre ou comme stratégie de domination, entraînent des conséquences psychiques durables, marquées par la honte, la culpabilité, la peur de la stigmatisation et le silence imposé. Dans de nombreuses communautés, ces violences restent tues, ce qui empêche l’élaboration du traumatisme et favorise l’isolement psychique. L’absence de services de santé mentale accessibles et culturellement adaptés contribue à la chronicisation de la souffrance et à l’aggravation des symptômes.

L’exil vers les pays voisins, notamment la Mauritanie, est souvent perçu comme une issue protectrice face à la violence armée. Toutefois, le parcours migratoire constitue en lui-même une succession d’épreuves psychotraumatiques. Les femmes réfugiées rapportent des expériences de violences multiples lors des déplacements, allant de l’exploitation économique aux agressions sexuelles, en passant par la perte de proches et la séparation familiale. Ces traumatismes cumulés fragilisent l’équilibre psychique et peuvent conduire à des décompensations sévères, notamment chez les femmes ayant déjà été exposées à des violences antérieures.

En Mauritanie, le camp de Mbera accueille depuis plus de dix ans des dizaines de milliers de réfugiés maliens, dont une majorité de femmes et d’enfants. Si le camp offre une protection relative contre les affrontements armés, il ne constitue pas pour autant un espace de sécurité psychique. La vie prolongée en situation de dépendance humanitaire, l’incertitude quant à l’avenir et l’absence de perspectives de retour ou d’intégration durable alimentent une détresse psychologique persistante. Les femmes décrivent fréquemment des troubles du sommeil, des cauchemars récurrents, une fatigue émotionnelle intense et un sentiment d’usure psychique lié à l’attente sans horizon clair.

Dans ce contexte, les interventions humanitaires en santé mentale jouent un rôle central, mais demeurent insuffisantes au regard de l’ampleur des besoins. Les approches centrées uniquement sur l’urgence peinent à répondre aux effets à long terme des traumatismes liés aux conflits et aux déplacements prolongés. Une prise en charge adaptée suppose de reconnaître la santé mentale comme une composante à part entière de l’aide humanitaire, au même titre que l’accès à l’eau, à l’alimentation ou aux soins somatiques. Elle nécessite également une compréhension fine des dimensions culturelles de la souffrance psychique et de l’expression du trauma.

Les dispositifs d’accompagnement psychosocial les plus pertinents sont ceux qui permettent aux femmes de retrouver une capacité de parole dans leur langue, en tenant compte de leurs références culturelles et de leur histoire personnelle. L’écoute, lorsqu’elle est respectueuse et contextualisée, constitue un acte de réparation symbolique qui contribue à restaurer la dignité et l’estime de soi. Dans les camps comme dans les zones de déplacement interne, la création d’espaces sécurisés dédiés aux femmes favorise la reconstruction psychique, le soutien mutuel et l’émergence de dynamiques de résilience collective.

La santé mentale des femmes déplacées ne peut être dissociée des enjeux structurels d’éducation, de droits et de participation sociale. Comme le souligne Aminetou Mint El-Moctar, la promotion des droits des femmes et de l’accès à l’éducation constitue un levier indispensable pour le développement et la stabilité des sociétés. Cette affirmation prend une résonance particulière dans les contextes de conflit et d’exil, où l’exclusion des femmes des processus décisionnels prolonge leur vulnérabilité psychique et sociale.

Malgré les traumatismes subis, de nombreuses femmes développent des formes de résilience fondées sur la solidarité, la transmission culturelle et l’engagement communautaire. Cette capacité d’adaptation, bien réelle, ne doit toutefois pas masquer la responsabilité des États, des institutions internationales et des acteurs humanitaires dans la reconnaissance et la prise en charge des blessures psychiques. La résilience ne peut se substituer à des politiques publiques de protection, de soin et de justice.

Reconnaître la santé mentale des femmes affectées par les conflits armés comme un droit fondamental implique de l’inscrire durablement dans les stratégies humanitaires, les politiques d’accueil et les processus de reconstruction postconflit. Prendre soin des souffrances psychiques, c’est agir sur les causes profondes de la violence et contribuer à la prévention de sa transmission intergénérationnelle. Tant que les blessures invisibles des femmes resteront marginalisées, les sociétés touchées par les conflits peineront à se reconstruire de manière durable et équitable.

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Petit encadré sur le camp de Mbera 

Le camp de Mbera est situé dans le sud-est de la Mauritanie, dans la région du Hodh Ech Chargui, à proximité de la frontière malienne. Il a été ouvert en 2012 en réponse à l’afflux massif de populations fuyant le conflit armé au nord du Mali. Depuis lors, il est devenu l’un des plus grands camps de réfugiés d’Afrique de l’Ouest, accueillant principalement des réfugiés maliens issus des régions de Tombouctou, Gao et Kidal.

Administré par les autorités mauritaniennes avec l’appui du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés et de nombreuses organisations humanitaires, le camp est conçu comme un espace de protection, mais il s’inscrit dans un environnement désertique particulièrement contraignant. L’isolement géographique, les conditions climatiques extrêmes et la dépendance à l’aide humanitaire façonnent le quotidien des habitants, dont une majorité de femmes et d’enfants.

Au-delà de sa fonction d’accueil, le camp de Mbera constitue un lieu de recomposition sociale et identitaire pour des populations déracinées. Les femmes y jouent un rôle central dans la survie des ménages, la transmission culturelle et la cohésion communautaire. Toutefois, la vie prolongée en situation de refuge, l’incertitude quant à l’avenir et les traumatismes liés aux violences subies avant et pendant l’exil ont des répercussions profondes sur la santé mentale des résidentes.

Les besoins en accompagnement psychosocial y sont importants, en particulier pour les femmes exposées à des parcours de violence, de perte et de rupture. Le camp de Mbera illustre la nécessité d’approches durables intégrant la santé mentale, la protection et l’autonomisation des femmes comme dimensions indissociables de la dignité et de la reconstruction.

Symposium organisé par l’ONG MIM le 30 Juin 2025 IMEN Chaanbi Secrétaire Exécutive de MIM et madame Mariam N’Gaidé Représentante de l’O.N.D.F.F

Imen Chaanbi

Secrétaire exécutive de l’ONG MIM

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Présentation Par Professeur Mathieu Guidère

Président de l’ONG Médiateurs Internationaux Multilingues- MIM

Présentation de l’ONG MIM et de ses actions

MIM (Médiateurs Internationaux Mulilingues) est une ONG dédiée à la protection et à la défense de la santé mentale des populations déplacées ou exilées. Notre équipe est composée de médiateurs chevronnés et de psychiatres de renom, spécialisés en médecine de guerre et en psychotraumatologie, avec une expérience forgée sur les terrains les plus exigeants : du Kosovo à la Turquie, en passant par la Somalie, le Yémen et de nombreuses autres zones de crise.

Nous intervenons auprès des populations déplacées ou réfugiées, adultes comme enfants, pour évaluer et améliorer leur santé mentale, en conformité avec les standards de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Notre démarche va de l’évaluation à la restauration, incluant un suivi médical (psychotrauma) et juridique (justice réparatrice). Nous documentons systématiquement nos observations afin de défendre le droit au bien-être et de plaider pour la réparation des victimes civiles de conflits armés.

MIM propose des programmes spécialisés adaptés aux différentes formes de souffrance psychique rencontrées sur le terrain :

– TraumaLing : Programmes de santé mentale communautaire axés sur la guérison psychologique et la réconciliation, avec ateliers de médiation et soutien psychosocial continu.

– ExiLing : Soutien spécifique aux personnes en exil, intégrant accompagnement face à l’isolement, la perte d’identité et la désorientation culturelle, ainsi que la valorisation des témoignages personnels.

– EduConflit : Réhabilitation des enfants touchés par les conflits, associant éducation formelle et soutien psychosocial, avec formation des enseignants à la détection et à la prise en charge de la détresse psychologique.

Nous utilisons des outils psycholinguistiques et psychométriques de pointe, portables et multilingues, développés à partir de cas réels, permettant une évaluation et une documentation directe sur le terrain, dans la langue des victimes, sans besoin de traduction. Après une évaluation approfondie, un rapport détaillé est transmis à notre unité d’urgence psycho-médicale pour assurer un suivi des cas les plus graves.

Notre équipe de plaidoyer défend les droits des victimes de traumatismes et promeut la santé mentale sur un pied d’égalité avec la santé physique dans tous nos rapports et actions de sensibilisation.

Notre expertise est multidimensionnelle : scientifique, technologique et pratique, toujours centrée sur l’humain et l’urgence.

https://www.ngo-mim.org

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