Le passif Humanitaire : Entre leçons du passé et mesures pour l’avenir

Par Elhadi Mohamed Elmokhtar Ennahoui

Ces derniers temps, les discussions se multiplient autour de la question du « Passif Humanitaire » et des mécanismes de « réparation des préjudices », notamment sous leur angle matériel et financier. Compte tenu de la gravité de ce sujet et de son impact direct sur le présent, l’avenir et la sécurité sociale de notre pays, je me propose d’aborder cette problématique à travers ses dimensions éthiques, religieuses, sociales et humaines.Il relève de la sagesse divine d’avoir créé l’humanité dans une diversité de couleurs, d’ethnies et de langues. Le Très-Haut a dit : « Ô hommes ! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle, et Nous avons fait de vous des nations et des tribus, pour que vous vous entre-connaissiez. Le plus noble d’entre vous, auprès d’Allah, est le plus pieux… » (Sourate Al-Hujurat). Il a également dit : « Et parmi Ses signes la création des cieux et de la terre et la variété de vos langues et de vos couleurs… » (Sourate Ar-Rum).Malgré cette diversité voulue par la Providence, les textes sacrés du Coran et de la Sunna sont formels : aucun être humain ne prévaut sur un autre par sa couleur ou sa langue. La seule distinction réside dans la piété, le don de soi, l’utilité publique et la capacité à réconcilier les cœurs. Aujourd’hui, nous pouvons l’affirmer sans détour : il n’existe, de par le monde, aucun peuple parfaitement homogène sur le plan culturel, linguistique ou religieux. Dès lors, il ne reste aux gouvernements et aux peuples qu’une seule voie : exceller dans le « vivre-ensemble » et faire de cette diversité une source de richesse et de puissance, plutôt qu’un facteur de discorde.L’Histoire nous enseigne que les guerres ayant déchiré les sociétés multiculturelles furent le fruit d’une mauvaise gestion de cette diversité. À l’inverse, celles qui ont su instaurer une paix durable et juste y sont parvenues en administrant cette pluralité avec intelligence. Cette gestion éclairée repose sur trois piliers garants de l’harmonie : le cercle de l’Humanité, le cercle de la Patrie et le cercle de la Religion.

Si beaucoup de sociétés sont pluri-religieuses, notre pays a l’immense privilège d’être uni par l’Islam, par-delà nos différences ethniques.Lorsque la coexistence se fissure, le remède passe nécessairement par le dialogue, consolidé par trois valeurs cardinales : le Consensus, l’Inclusion et l’Altruisme.

Ces valeurs impliquent un sens aigu des responsabilités, le respect de l’Autre et le refus catégorique de l’exclusion.L’un des obstacles majeurs à notre cohésion réside sans doute dans le déficit de communication entre nos différentes composantes.

Une belle sagesse, issue de notre patrimoine islamique, résume la gestion de la différence en trois étapes : « La Découverte (at-ta’arruf), l’Interconnaissance (at-ta’aruf) et la Reconnaissance (al-i’tiraf) ».

D’abord, découvrir son partenaire dans la patrie ; ensuite, approfondir cette connaissance pour dissiper les préjugés et les lectures erronées ; enfin, atteindre le stade de la reconnaissance : admettre et valoriser les spécificités de l’autre positivement, loin de toute logique de confrontation ou de domination.Avons-nous réellement appliqué ce triptyque dans nos relations intercommunautaires ? L’absence de cette démarche est probablement l’une des causes profondes des crispations — pour ne pas dire des heurts — qui surgissent périodiquement.Pour gérer nos différends positivement, il est impératif de revisiter notre Histoire. Je suis convaincu que quiconque se penche sur le passé y trouvera des relations tissées d’affection et de respect mutuel, même si, comme dans toute société humaine, elles furent parfois entachées de troubles. Tirons-en les leçons nécessaires pour bâtir une société fraternelle, débarrassée de l’injustice et de l’hégémonie.Mon propos ici n’est pas politique ; les débats partisans risquent souvent d’enfermer chaque partie dans une posture victimaire. Ceci est un préambule nécessaire pour aborder le cœur du sujet : Le Passif Humanitaire.

Depuis l’indépendance, notre pays a connu des troubles identitaires. Le colonisateur — ou devrais-je dire le « destructeur » — français y a contribué, directement ou par le legs de sa langue et de ses méthodes de division. Des frictions ont eu lieu à diverses époques, mais le problème a pris une tournure dramatique après la tentative de coup d’État de 1987.

Cette tentative, menée par de jeunes officiers — que Dieu nous pardonne et leur pardonne — était une erreur. Ils cherchaient à renverser le pouvoir dans un contexte qui ne s’y prêtait pas, risquant d’allumer un brasier aux conséquences imprévisibles. Leur échec a conduit à des condamnations connues. Jusqu’ici, on pourrait y voir une sanction militaire classique contre une tentative de putsch, comme cela est arrivé à d’autres fils de la nation issus d’autres communautés.Mais le véritable drame, la catastrophe majeure, réside dans les dérives qui ont suivi : une injustice aveugle frappant des innocents, au mépris du principe coranique « Nulle âme ne portera le fardeau d’autrui ». Lors des douloureux événements de 89-91, des hommes ont péri dans des circonstances où la justice avait déserté, laissant place à la vengeance et à l’arbitraire. Depuis, un bon nombre de familles mauritaniennes vivent avec ce traumatisme et la plaie demeure ouverte à ce jour.Certes, l’État a tenté, à plusieurs reprises, de panser ces plaies. Des indemnisations ont été versées, des gestes symboliques posés. Mais cela n’a pas suffi à apaiser le sentiment d’injustice chez les ayants droit, qui restent les seuls juges de la réparation dans le contexte de la loi. Appliquer des solutions partielles à un problème si profond revient à administrer des calmants à un patient sans avoir diagnostiqué son mal. La douleur reviendra, plus vive et la maladie risque de devenir fatale pour le corps social.Le traitement palliatif est aisé, mais la chirurgie, bien que douloureuse, est la seule voie vers la guérison. Ce dossier exige une « chirurgie de précision », menée par des mains expertes et sages, pour éviter toute complication.L’État a le devoir de traiter ce drame avec sincérité, justice et transparence. Mais la société civile ne saurait être exemptée de sa responsabilité. Où étaient les voix des savants, des intellectuels, des leaders d’opinion ? Ont-ils ressenti la douleur des victimes ? Les ont-ils consolées ? Ont-ils conseillé les gouvernants ?Pour dégager notre responsabilité collective et refonder notre fraternité, nous devons tous participer à l’effort de réparation, ne serait-ce que par une parole bienveillante. Dieu ne dit-Il pas : « Il n’y a rien de bon dans la plus grande partie de leurs conversations secrètes, sauf si l’un d’eux ordonne une charité, une bonne action, ou une conciliation entre les gens » ?Il existe des phénomènes sociaux, banalisés par l’habitude, qui enracinent la distance. Regardez nos cérémonies, nos mariages, nos deuils : ils sont souvent cloisonnés. On n’y trouve que les gens d’une même ethnie. Ce repli communautaire freine considérablement notre cohésion.Amin Maalouf écrivait : « Plus un immigré sentira sa culture d’origine respectée, plus il s’ouvrira à la culture du pays d’accueil. » Si cela vaut pour un immigré, qu’en est-il des citoyens d’une même patrie ? Entre nous, nous devons dépasser la simple coexistence pour atteindre l’harmonie.À ce titre, saluons l’initiative de l’association « Ayadi al-Ukhuwwa » et du Cheikh Abdallahi Sarr, qui œuvre au rapprochement par la présence croisée lors des événements sociaux. C’est un exemple à suivre. La généralisation de l’apprentissage de nos langues nationales (que l’Arabe apprenne le Soninké, le Pulaar, le Wolof, et inversement) serait un catalyseur puissant pour cette démarche.En somme, pour réussir notre vivre-ensemble, nous devons passer de la confrontation à ce que l’on pourrait appeler le Tadafu’ (l’émulation sociale positive), une loi divine qui permet de réguler les injustices sans violence. Mais notre société a besoin d’aller plus loin, vers l’« altruisme social » : que chaque communauté se soucie de l’intérêt de l’autre avant le sien. C’est sur cet altruisme, et non sur le repli identitaire, que se bâtit la paix civile. « …et ils les préfèrent à eux-mêmes, même s’il y a pénurie chez eux. » (Sourate Al-Hashr).On me dira peut-être que c’est de l’idéalisme. Soit. Mais c’est un idéalisme pragmatique pour quiconque souhaite un État moderne, prospère et respectueux de la dignité humaine.Regardons les nations qui ont sombré dans la guerre civile pour ne pas reproduire leurs erreurs, et inspirons-nous de celles qui ont fait de leur diversité un moteur de civilisation.L’orientation actuelle du Président de la République — qu’Allah l’assiste — visant à résoudre ce dossier, notamment par un plan financier, est un pas positif. Pour que la justice soit complète, l’État devra aussi se pencher sur d’autres dossiers, comme celui des quelque 700 officiers radiés de l’armée il y a quelques années, non pour tentative de putsch, mais sur la base de leur appartenance intellectuelle, comme le rappelait récemment l’intellectuel Abdallah Mohamadou.La paix civile exige le dialogue ; le dialogue exige le consensus ; le consensus exige des concessions et de l’altruisme. Ce sont là des eaux profondes où ne savent nager que les sages.Résoudre équitablement le passif humanitaire préparera le terrain pour laisser à nos enfants une patrie sûre, solidaire et fraternelle, fidèle aux valeurs de notre religion, et non un champ de mines.Gardons-nous enfin d’imputer à toute une communauté les fautes de l’État ou de quelques individus, et restons vigilants face aux mains étrangères qui voudraient instrumentaliser nos douleurs pour semer la discorde.Je conclurai par cette pensée profonde de Malek Bennabi :« La civilisation islamique ne sortira de son impasse historique que lorsqu’elle aura compris comment elle y est entrée. »

À bon entendeur, salut.Que Allah préserve notre pays de tout mal.

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