Par Ahmed Mohamed Hamada*
Dans un moment hautement symbolique, le discours de Ibrahim Ghali, à l’occasion des cinquante ans de la proclamation de la République arabe sahraouie démocratique, ne s’est pas limité à un rappel historique. Il s’est imposé comme un véritable texte programmatique, visant à redéfinir les paramètres du conflit au Sahara occidental et à esquisser une nouvelle phase fondée sur la judiciarisation du différend et son intensification diplomatique, sans basculement vers une confrontation ouverte.
L’intérêt du discours réside moins dans l’élévation du ton que dans la nature des instruments mobilisés. En appelant à l’annulation de tout accord incluant le territoire, l’espace aérien ou les eaux du Sahara sous souveraineté du Maroc, Ghali s’adresse avant tout aux acteurs internationaux — au premier rang desquels l’Union européenne — en les plaçant face à une équation juridique claire : se conformer au droit international et à la jurisprudence européenne, ou persister dans des partenariats considérés, du point de vue du Polisario, comme juridiquement contestables. Comparée à ses débuts, la trajectoire du Front Polisario révèle une mutation profonde.
Né comme mouvement de lutte armée dans le contexte des décolonisations, il s’appuyait essentiellement sur la légitimité révolutionnaire et l’action militaire. Aujourd’hui, il tend à se présenter comme une entité politico-institutionnelle, dotée d’une architecture étatique et d’outils diplomatiques et juridiques, cherchant à consolider une image de « quasi-État » en attente de pleine souveraineté.Cette évolution ne peut être dissociée de l’érosion de son environnement stratégique.
L’effondrement de l’Union soviétique a privé le mouvement d’un appui indirect majeur, tandis que des soutiens historiques comme la Libye ou Cuba ne disposent plus des mêmes capacités d’influence. Cette recomposition a réduit les marges militaires du Polisario et contribué à son repositionnement vers des stratégies moins dépendantes du rapport de force armé.
Le rôle de l’Algérie demeure, à cet égard, central. Sous Houari Boumédiène, l’appui algérien s’inscrivait dans une logique offensive et idéologique, caractéristique d’un contexte international polarisé.
Aujourd’hui, sans remise en cause du soutien de principe, cet engagement apparaît plus calibré, dicté par des considérations régionales, économiques et sécuritaires, traduisant un passage d’un soutien militaire direct à un accompagnement davantage diplomatique.
Par ailleurs, la dynamique des reconnaissances internationales de la République arabe sahraouie démocratique a connu un net ralentissement. Après une phase d’expansion dans les décennies 1970-1980, plusieurs États ont suspendu ou retiré leur reconnaissance, reflétant l’évolution des équilibres géopolitiques.
Si l’entité conserve sa place au sein de l’Union africaine, la question de la légitimité se déplace désormais du registre quantitatif vers celui de l’influence effective sur les centres de décision internationaux.
Sur le plan interne, le Front Polisario n’échappe pas à des tensions structurelles.
L’émergence du courant dit Khat Achahid illustre des divergences autour de la gouvernance et des options stratégiques, entre partisans d’une ligne plus offensive et tenants d’une approche diplomatique.
Si ces clivages restent contenus, ils n’en constituent pas moins un facteur de fragilité potentielle.Au niveau international, l’évolution de la position du Conseil de sécurité des Nations unies est déterminante.
D’une logique initiale centrée sur le référendum d’autodétermination, on observe un glissement vers la recherche d’une solution « réaliste et pragmatique ». Dans ce cadre, la proposition d’autonomie avancée par le Maroc bénéficie d’un soutien croissant, sans pour autant constituer une option formellement imposée.Le repositionnement de l’Espagne s’inscrit dans cette dynamique.
Madrid, longtemps prisonnière de son héritage historique, a évolué vers une posture plus pragmatique, privilégiant la stabilité régionale et ses intérêts stratégiques, notamment en matière migratoire et énergétique.
Dans le même esprit, la position des États-Unis constitue un tournant majeur.
La reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara en 2020 a profondément influencé les équilibres diplomatiques, renforçant la crédibilité du plan d’autonomie et accentuant la pression sur le Polisario pour adapter sa stratégie
.Dans ce contexte, les perspectives d’évolution du conflit s’inscrivent davantage dans une logique de « gestion prolongée » que de résolution rapide. La tendance dominante reste celle d’un statu quo encadré, où les acteurs internationaux privilégient la stabilité à court terme tout en encourageant des solutions de compromis.
Dès lors, l’horizon d’un règlement apparaît nécessairement long. Il est plausible d’envisager, à l’échelle d’une décennie ou plus, l’émergence d’une solution politique hybride, ne consacrant ni une victoire totale ni une défaite absolue, mais résultant d’un ajustement progressif entre contraintes de souveraineté et exigences d’autonomie, sous l’effet conjugué du temps et des recompositions internationales.

Ainsi, le conflit du Sahara occidental tend à se redéfinir : d’un affrontement territorial classique, il devient un test de la capacité du droit international à s’imposer face aux logiques de puissance.
Entre légitimité juridique et réalités géopolitiques, l’issue demeure ouverte, suspendue à une reconfiguration future des rapports de force.
*Écrivain et analyste politique
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