Chronique 3 : Les Je-NOUAKCHOTT

Son père avait vu juste. Au début des années soixante-dix, c’était encore possible, les années soixante étaient la saison idéale. Même au cours des années quatre-vingts, il y avait encore en Nouakchott une possibilité de restaurer un nom et même d’en créer un à partir de rien. Après, c’est devenu compliqué. Il fallait un concours de circonstances à probabilité très limitée et une prouesse acrobatique pour se faire ou se refaire un nom.

Puis arrive le siècle qui commence. Le XXIème siècle. Les choses sont devenues tellement rapides. Elles vont vite. Tout va très vite. Tellement vite que ce qui se construisait naguère, à coup de trahisons, d’escroqueries de tricheries ou d’opprobres, en quelques décennies, se construit, désormais, dans ce siècle, en quelques jours. 

C’est dire que même un nom pourrait, grâce aux outils offerts par ce siècle, se construire, en une journée. On n’a plus besoin de tant d’efforts et de labeur pour se faire un nom. L’Internet a été lâché comme un joli jouet, un cadeau pour nous, enfants de ce siècle. Il avait vu juste, c’est vrai, son père. Le père de ta mère, Mint Beyane. Mais, il a vu juste, à son époque. Il est arrivé à restaurer votre nom, c’est ça. Il a travaillé dur pour ça. Il est parvenu à accommoder ses connaissances traditionnelles aux formats de connaissances de l’époque. En plus, il a peut-être eu raison : en ville, les connaissances s’urbanisent. Aujourd’hui, avec quelques slogans, quelques mots clés, que tu assènes à longueur de journée, tu parviendras au sommet.

Et, toi, mon ami, tu devras t’y mettre, te surpasser. Ne reste pas comme ça, en observant d’un air malicieux ce qui se passe sur la toile. Il faut que tu écrives, ce que tu as dans la tête, sur ta page Facebook. Avec un rien tu acquiers une notoriété que tes aïeuls n’ont jamais su atteindre. Avec le centième de ce que tu as dans la tête, moi je serais déjà dans les hautes cimes de la société. Ah, oui, c’est vrai, j’ai failli dépasser le café. [1] 

On reviendra à ce sujet, plus tard, cher ami. Les autres sont déjà à l’intérieur du café. Tu as vu, c’est la voiture de Chendek et Hatem. Attends que je puisse m’arrêter, encore que je puisse stationner, si cette bonne dame veut bien me laisser le passage avec sa 4X4. Zut, une autre femme, une ado, en plus, qui bloque la route. Elle hésite, je crois, qu’elle parle au téléphone. Ah bon, elle se regarde dans le rétroviseur ? Tu es sûr qu’elle ne regarde pas par le rétroviseur, plutôt, pour libérer la circulation. Je ne sais pas, puisque tu le dis, qu’elle se regarde avant de descendre pour passer sa commande au café.

Attends, je m’arrête, là-bas, à côté de notre ami, le vendeur de cartes téléphoniques. C’est bon nous y sommes, une possibilité de stationnement.

On criait ou presque dans ce café marocain, chaque matin. On pensait y être pour prendre le petit déjeuner, mais tout compte fait, on n’y fait que crier.  On n’a vraiment pas le choix ; mes amis et moi crions très fort, dans ce café, espérant nous entendre, ou nous faire entendre, je crois, ou je ne sais, peut-être, que nous ne nous entendions pas. Mais le silence était comme interdit dans ce café. Pas interdit, pas vraiment, mais il avait perdu son sens et son essence de silence. Puisque, et je le crois, même un taiseux jouerait de sa stridence vocale, dans ce café marocain. Rien à faire. Il faut crier. De toutes les façons, on vient dans ces cafés pour parler. On appelle ça, voyons, discuter. Mais c’est devenu un moment de sonorité à timbres vibratoires et variables, les matins dans un café à Nouakchott. 

Et pourtant, chaque jour, on le quitte avec la ferme volonté de ne plus jamais y revenir. Et dès le lendemain et le surlendemain et le jour d’après, nous y serons. Nous sommes là au cœur de la chose, criant en espérant nous entendre, je ne sais, ou rivaliser, peut-être, je crois que c’est une question d’ego vocal, qui nous conduit immanquablement, chaque jour à la même heure, dans cette cacophonie de vacarmes et d’odeurs.

Où même l’odeur se confond au bruit et le bruit à l’odeur. Et nos voix à nous et nos silences, si encore il en demeure des silences en nous, s’y mêlent, j’ai failli oublier,  les vacarmes produits par un arsenal de machines de toutes les races, nous parvenant comme transportés par une mosaïque d’odeurs mâtinées :  celle de l’omelette dispute la prégnance  aux viennoiseries, et celle du café conteste l’originalité de celles des jus de fruits, et celle, ah celle-là, l’intonation du journaliste de la chaîne qatarie Al Jazeera, jaillissant d’un gigantesque écran accroché au mur et sur nos têtes,  qui criait l’apocalypse dans je ne sais quelle contrée de la planète. 

Chacun, parmi nous, venait, en fait, à ce café avec une sorte de mallette imaginaire. Et il commençait à en puiser de quoi meubler la discussion. Peu importe d’être en phase ou non avec le sujet de la discussion. Nous sommes le pays de la transition, par excellence. Et Nouakchott en est la capitale.  On n’est jamais hors de propos. Dans chaque mallette se trouvaient pêle-mêle, nos vérités, nos petites menteries, nos certitudes, nos illusions, nos demi-vérités, nos fantasmes et nos rêves, nos échecs et nos réussites.

 Il faut trier.

A. Alamana


 [1]Les italiques ne donnent pas un sens très clair à la différence.


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